Introduction

Les trois propriétés du sujet : conscience, liberté, identité.

sartre_

I Du sujet à la conscience : le sujet comme catégorie ontologique

  1. La distinction entre le sujet et l’objet

Il semble que nous avons tendance, d’une manière intuitive et spontanée, à diviser le monde en deux catégories distinctes : celle du sujet et celle de l’objet. La question qui se pose aussitôt est de savoir si cette bipartition du monde est légitime. Quels sont les critères qui nous permettent de distinguer le sujet de l’objet ? On peut déjà définir négativement le sujet : le sujet, c’est ce qui n’est pas un objet. En effet, si je suis un sujet, c’est que je n’existe pas de la même manière que la table sur laquelle je travaille ou le stylo dont je me sers pour écrire : la table, le stylo, les choses qui m’entourent se présentent à moi comme des objets. Mais qu’est-ce qu’un objet ? Au sens étymologique, l’objet, c’est précisément ce qui est jeté (jectus) devant (ob) moi. En revanche, moi en tant que sujet, je suis l’être pour lequel il y a quelque chose.

Cf. Sartre, L’imagination : « Je regarde cette feuille blanche, posée sur ma table ; je perçois sa forme, sa couleur, sa position. Ces différentes qualités ont des caractéristiques communes : d’abord elles se donnent à mon regard comme des existences que je puis seulement constater et dont l’être ne dépend aucunement de mon caprice. Elles sont pour moi, mais elles ne sont pas moi »

L’objet est donc ce qui est placé devant un sujet. Faut-il en conclure qu’il n’existe pas sans le sujet ? L’objet est nécessairement objet devant (quelque chose). Le sujet, c’est le point de vue à partir duquel l’objet est saisi en tant que tel. Mais, ce point de vue ne crée pas l’objet (on prend ici le contre-pied de la formule célèbre de Ferdinand de Saussure) : Sartre précise, à juste titre, que l’être de la table, « ne dépend aucunement de mon caprice ». De fait, la table existe indépendamment du fait que je la perçois : elle a une existence propre ; Sartre dit : elle existe en soi. En ce sens, avant d’être un objet qui est appréhendé par un sujet, la table est une chose ; ce qui la caractérise en tant que telle, c’est sa présence et son inertie. « Cette forme inerte, qui est en deçà de toutes les spontanéités conscientes, que l’on doit observer, apprendre peu à peu, c’est ce qu’on appelle une chose » (ibid). Or, qu’en est-il du sujet ? Peut-il être assimilé à une chose ? Il ne semble pas, puisque le sujet ne se contente pas d’être présent : son mode d’existence semble, à première vue, différent de celui de la chose.

Cf. Hegel, Cours d’esthétique : « Les choses naturelles ne sont qu’immédiatement et pour ainsi dire en seul exemplaire, mais l’homme, en tant qu’esprit, se redouble, car d’abord il est au même titre que les choses naturelles sont, mais ensuite, et tout aussi bien, il est pour soi, se contemple, se représente lui-même, pense »

En d’autres termes, si l’objet existe exclusivement sur le mode de l’en soi, le sujet se caractérise par le fait qu’il existe aussi sur le mode du pour soi. Certes, j’ai un corps : par là même, j’existe au même titre que la table qui est composée d’atomes. Toutefois, puisque je suis un sujet (un point de vue depuis lequel les choses sont appréhendées), il est certain que je ne me réduis pas à ce corps ; en tant qu’esprit, j’existe aussi, pourrait-on dire, à un autre niveau. De manière significative, Hegel fait mention d’un redoublement qui caractérise l’homme en tant que sujet, par opposition aux choses naturelles qui sont considérées comme des objets placés devant lui. Or, qu’est-ce qui permet ce redoublement ? C’est la conscience. Il y a donc un lien étroit, voire consubstantiel, entre sujet et conscience. Mais qu’est-ce que la conscience ?

  1. La conscience comme spécificité du sujet

Au sens étymologique, la conscience désigne un savoir (scientia) qui accompagne (cum) chaque événement psychique dont le sujet est le siège : perceptions, sensations, sentiments, pensées, etc… Par exemple, au moment même où je regarde la table qui est devant moi, je sais, parce que je suis conscient, que je la regarde. De la même manière, lorsque je suis triste, je sais que je suis triste. Ce qui apparaît aussitôt, c’est que toute conscience est nécessairement conscience de quelque chose (Husserl nomme cette propriété de la conscience l’intentionnalité). Ce « quelque chose » peut être soit un objet, c’est-à-dire une chose qui est placé devant le sujet, soit le sujet lui-même, en tant qu’il se considère lui-même réflexivement. Parce que le sujet est conscient, non seulement il y a des choses qui sont pour lui, mais il est aussi pour lui-même ; en d’autres termes, il peut se prendre lui-même comme objet. Hegel disait, dans la même perspective, qu’il peut « se redoubler ». Remarquons que cette faculté qu’a le sujet de se considérer lui-même lui est spécifique et le distingue de l’objet. L’objet est toujours objet pour quelqu’un d’autre (pour un sujet). Seul le sujet peut être son propre objet : il accède alors à une forme de conscience particulière. Il s’agit de la conscience de soi ou conscience réfléchie, qu’il convient de distinguer de la conscience immédiate qui accompagne chaque événement psychique. Ainsi, le sujet (l’homme) se distingue doublement de l’objet (la chose) : non seulement il a une conscience immédiate, directe et spontanée, qui l’accompagne à chaque instant, sous la forme d’un flux, transportant les divers éléments qui composent sa vie psychique, mais, en outre, il peut prendre conscience de ce dont il est conscient spontanément (la conscience de soi se présente alors comme une « conscience au carré » : je suis conscient que je suis conscient…).

Remarque : la conscience de soi n’est pas toujours réfléchie ; dans la conscience immédiate, le sujet a aussi conscience de lui-même : par exemple, lorsque je regarde la table qui est devant moi, je sais que je la regarde, j’ai conscience de moi comme regardant la table. Pour autant, dans la mesure où mon attention se focalise sur la table, je n’ai pas une conscience réfléchie de moi-même : si je suis conscient de moi-même, c’est d’une manière immédiate et « pré-réflexive » ; Sartre parle, à ce propos, d’une conscience non positionnelle de soi : le sujet est conscient de lui-même, mais sans se prendre pour objet. Par conséquent, la distinction entre conscience immédiate et conscience réfléchie doit être nuancée : il serait excessif de les opposer ; dans son rapport au monde, le sujet a toujours rapport à lui-même.

Or, ce rapport est-il immédiat et transparent ? Que l’homme soit un être conscient de lui-même ne signifie pas nécessairement qu’il se connaît. Si la notion de conscience définit le sujet, elle enveloppe aussi l’idée d’un savoir. Mais, de quel savoir s’agit-il ? Suffit-il d’être conscient de soi pour se connaître ? Si la conscience nous informe sur notre état, rien ne garantit, à première vue, que ce qui nous apparaît soit conforme à ce qui est. Nous avons, certes, tendance, en général, à nous fier aux données immédiates de notre conscience. Pourtant, celle-ci pourrait nous tromper. En outre, certains éléments de notre vie psychique pourraient lui échapper : est-ce que nous sommes conscients de tout ce qui se passe en nous ? D’une manière générale, peut-on réduire la vie psychique au flux de la conscience ? Une telle réduction est, par exemple, opérée par Descartes [1] : est-elle légitime ? Par ailleurs, la conscience est-elle le seul élément qui puisse nous permettre de distinguer le sujet de l’objet ? Sartre a mis l’accent sur l’ « inertie » de l’objet, en l’opposant à ce qu’il appelle la « spontanéité » du sujet (ou de la conscience). Est-ce à dire que l’objet est passif, alors que le sujet est actif ? Ce qui distingue le sujet de l’objet, ce n’est pas seulement la conscience, mais aussi la capacité à agir, c’est-à-dire la liberté.

II Sujet et action : le sujet comme être agissant

  1. Le sujet comme catégorie grammaticale

Ce lien entre sujet et action, découvert intuitivement, semble être confirmé par la grammaire. En effet, jusqu’à présent, nous avons considéré la notion de sujet comme une catégorie ontologique (en l’opposant à l’objet), mais celle-ci est aussi une catégorie grammaticale. Le sujet est l’un des constituants fondamentaux de la phrase. Dans le cas d’une phrase transitive, il est celui qui fait l’action, par opposition à celui qui la subit, à savoir ce que nous appelons généralement, et de manière significative, le complément d’objet direct (COD). Dans la phrase : « le chat mange la souris », le chat est le sujet, puisqu’il fait l’action, alors que la souris est l’objet, parce qu’elle la subit. Une telle remarque corrobore notre intuition quant au lien entre sujet et action. Mais nous venons de faire intervenir un second sens du mot « sujet » qui pourrait, d’une certaine manière, nous inquiéter. Depuis le début, nous avons supposé une bipartition du monde, qui nous semblait naturelle, en opposant le sujet à l’objet. On pourrait se demander si cette bipartition est bien réelle, si elle ne vaut pas que pour nous, dans la mesure où elle structure d’abord notre grammaire [2].

  1. De l’action au sujet.

Le lien entre le sujet et l’action se confirme aussi, si nous pensons à partir de la notion d’action. En effet, celle-ci enveloppe l’idée d’un sujet. Toute action est action d’un sujet. Par là même, l’action (que je fais) se distingue radicalement de l’événement (qui arrive ou se passe). L’événement n’a pas de sujet. Exemple : « il pleut » ; la phrase, à juste titre, est dite impersonnelle. On peut, certes, remonter de l’événement aux causes qui l’ont produit ; toutefois, ces causes sont impersonnelles. En revanche, à l’origine de l’action, il y a toujours un sujet : ce sujet est non seulement acteur (celui qui accomplit l’action), mais aussi auteur (celui qui l’a décidée). Une action, loin de se réduire à l’événement, suppose une correspondance entre ce qui est fait (l’action) et ce qui a été voulu par le sujet (l’intention). Il y a donc un lien entre sujet et action : le sujet est non seulement cet être qui est conscient de lui-même, mais aussi cet être qui agit, c’est-à-dire cet être qui est libre. En effet, le sujet est libre, parce qu’il est capable d’agir, parce qu’il est capable d’accomplir l’action qu’il a décidée, sans avoir été préalablement déterminé par une quelconque instance extérieure. Par conséquent, pour penser le sujet, deux notions doivent intervenir dans l’analyse : la notion de conscience que nous avons déjà évoquée, mais aussi celle de liberté. Si l’homme est libre, c’est parce qu’il est conscient. Encore faut-il préciser : il ne l’est véritablement que si cette conscience est transparente. Si ce n’est pas le cas, il peut être déterminé, à son insu, par divers phénomènes qui échappent à sa conscience. Par conséquent, est sujet celui qui agit, c’est-à-dire celui qui s’autodétermine à produire des effets dans le monde, en employant certains moyens, pour atteindre les fins qu’il poursuit consciemment. En ce sens, le sujet n’est pas seulement l’être qui est conscient (du monde et de lui-même) : il est aussi l’être qui veut.

  1. La question de l’imputation et de la responsabilité.

Si le sujet est celui qui fait l’action, alors celle-ci peut lui être imputée comme étant « son » action. Dès lors, il en est responsable : il doit donc répondre de celle-ci devant autrui, et être prêt à assumer ses éventuelles conséquences. Encore faut-il qu’il la reconnaisse comme sienne. Il y a souvent un écart entre l’action projetée par le sujet (au cours du processus de délibération et de décision), et l’action effectivement accomplie. Agissons-nous toujours en connaissance de cause ? Pouvons-nous savoir exactement ce que nous faisons ? Dans la mesure où l’action, étant singulière, excède souvent la connaissance que nous pouvons en avoir, en sommes-nous encore responsables ? Sommes-nous responsables des intentions dont nous n’avons pas conscience  ou des conséquences que nous ne pouvons pas prévoir ? Quoi qu’il en soit, du point de vue du droit, l’action est imputée à un sujet, et celui, étant libre, en est jugé responsable. L’imputation suppose que le sujet soit une personne. Pour cela, le sujet doit avoir une certaine permanence, en dépit des divers changements qui peuvent l’affecter. D’où une nouvelle caractérisation de la notion de sujet : le sujet est non seulement l’être conscient et libre, mais aussi l’être qui parle à la première personne, qui a une identité personnelle.

III Le sujet comme être doté d’une identité personnelle

Ce qui fait que l’homme est un sujet, ce n’est pas tant sa conscience ou sa liberté que son pouvoir de dire « je ». L’homme accède alors au statut de personne.

Cf. Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique : « Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l’homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par là, il est une personne ; et grâce à l’unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui survenir, il est une seule et même personne, c’est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses comme le sont les animaux sans raison dont on peut disposer à sa guise ».

L’opposition entre le sujet et l’objet prend ici une tournure morale : le sujet en tant personne doit être respecté ; en revanche, l’objet en tant chose n’est qu’un moyen, sans aucune valeur propre. La dignité du sujet réside dans le fait que celui-ci est capable de se considérer comme une personne. Si une chose se définit, en général, par son identité générique (ex : une table est une table), le sujet, en revanche, a une identité personnelle (ex : Pierre n’est pas seulement un être humain ; il est aussi Pierre) ; en ce sens, il est à la fois identique à lui-même, et différent des autres individus du même genre [3]. Or, l’identité personnelle pose problème : si le sujet constitue un être qui reste identique à lui-même en dépit des changements ou des modifications qui peuvent l’affecter, qu’est-ce qui peut assurer cette permanence? Par exemple, l’adulte que je suis est indéniablement différent de l’enfant que j’ai été ; et pourtant, je suis la même personne. Comment pouvons-nous expliquer un tel fait ? Le texte de Kant pose la question pour y répondre aussitôt. Si je suis une seule et même personne, en dépit du temps qui passe et des changements qui m’affectent, c’est que j’ai une conscience : celle-ci assure l’unité de ma personne, en reliant l’enfant que j’ai été à l’adulte que je suis. Sans la conscience, je serais à chaque instant différent de moi-même[4]. Or, dans la mesure où ma conscience est intermittente, et ma mémoire imparfaite, comment puis-je être sûr d’être la même personne? Une dernière difficulté apparaît : si je suis un « moi » qui a son unité, et qui se distingue des autres « moi », qu’est-ce qui fait sa spécificité propre? En d’autres termes, pouvons-nous définir le moi ? Il faudra tenter de répondre à ces questions.

Conclusion : au terme de cette introduction, il apparaît que ce qui fait le sujet, c’est la conscience. Son importance se révèle cruciale, tant pour la constitution de sa personne, que dans son rapport à l’action. De fait, la conscience fonde l’identité du sujet ; elle est aussi à l’origine de sa liberté. Trois éléments ont été retenus pour définir le sujet : le libre accès à soi (ou transparence), la libre détermination de soi (ou liberté), l’identité personnelle ; la conscience intervient à chaque fois de manière décisive ; elle apparaît comme la notion qui unifie ces trois éléments. Or, il faudrait déterminer précisément le rôle de la conscience dans la constitution de la subjectivité : c’est l’objet de la première partie. D’autre part, la notion de conscience n’est pas sans soulever certaines difficultés qui seront abordés dans la seconde partie. Certes, c’est parce que je suis conscient de moi-même que je suis capable de dire « je » et d’agir en mon propre nom. Toutefois, je ne suis pas toujours conscient de moi-même : par exemple, je peux m’évanouir ; on dit alors, à juste titre, que je « perds connaissance » ; de même, lorsque je dors, je ne suis pas conscient. En outre, même si je suis éveillé, je ne suis probablement pas conscient de tout ce qui se passe en moi : par exemple, je peux avoir certains désirs dont je n’ai pas conscience. Par conséquent, si c’est par ma conscience que je me définis comme sujet, celle-ci pose problème, dans la mesure où elle est à la fois intermittente et partielle. Loin d’être une réalité absolue et invariable, la conscience est affaire de degrés. Dans cette perspective, suffit-elle à me définir comme sujet ? Si je ne suis pas d’emblée et pleinement conscient de moi-même, à quelles conditions puis-je le devenir ? Cette question sera l’objet de la troisième partie : la conscience n’étant ni immédiate ni infaillible, elle ne peut pas suffire ; d’autres vecteurs qui interviennent dans la constitution de la subjectivité (comme autrui par exemple) devront être pris en compte.

[1] « Par le mot de penser, j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous-mêmes ; c’est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir, est la même chose ici que penser » (Principes, I, §9).

[2] En faisant cette remarque, nous préparons le terrain pour l’analyse de Nietzsche.

[3] L’identité personnelle  n’est pas seulement « mêmeté » (sameness ou identité par rapport à soi-même), mais aussi « ipseité » (selfhood, ou identité qualitative).

[4] Cf. à ce sujet, Bergson, « La conscience et la vie » in L’énergie spirituelle : « conscience signifie d’abord mémoire… » (PUF, éd. du Centenaire, p. 818).

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s