Schopenhauer. Se sentir libre n’implique pas qu’on le soit.

free-will

« Interrogez un homme tout à fait sans préjugés : voici à peu près en quels termes il s’exprimera au sujet de cette conscience immédiate [1] que l’on prend si souvent pour garante d’un prétendu libre arbitre : « Je peux faire ce que je veux ; si je veux aller à gauche, je vais à gauche ; si je veux aller à droite, je vais à droite. Cela dépend uniquement de mon bon vouloir : je suis donc libre. » Un tel témoignage est certainement juste et véridique ; seulement il présuppose la liberté de la volonté et admet implicitement que la décision est déjà prise : la liberté de la décision elle-même ne peut donc nullement être établie par cette affirmation. Car il n’y est fait aucune mention de la dépendance ou de l’indépendance de la volonté au moment où elle se produit, mais seulement des conséquences de cet acte, une fois qu’il est accompli, ou, pour parler plus exactement, de la nécessité de sa réalisation en tant que mouvement corporel. C’est le sentiment intime qui est à la racine de ce témoignage qui seul fait considérer à l’homme naïf (…) que le libre arbitre est un fait d’une certitude immédiate : en conséquence, il le proclame comme une vérité indubitable, et ne peut même pas se figurer que les philosophes soient sérieux quand ils le mettent en doute. (…) Aussi est-il malaisé de faire concevoir à l’homme qui ne connaît point la philosophie la vraie portée de notre problème, et de l’amener à comprendre clairement que la question ne roule pas sur les conséquences, mais sur les raisons et les causes de ses volontés. Certes, il est hors de doute que ses actes dépendent uniquement de ses volontés ; mais ce que l’on cherche maintenant à savoir, c’est de quoi dépendent ces volontés elles-mêmes, ou si peut-être elles seraient tout à fait indépendantes ».

Schopenhauer, Essai sur le libre arbitre (1838), II.

[1] « Conscience » renvoie ici à la conscience au sens psychologique du terme.

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Thème : le libre arbitre.

Problème : avons-nous une preuve que nous avons un libre arbitre ?

Thèse de l’auteur : nous avons le sentiment d’être libres, parce que nous faisons l’expérience d’une forme de liberté ; mais cela ne prouve rien.

Structure logique du texte : nous pouvons distinguer trois moments.

  1. L’expérience ordinaire de la liberté ne permet pas de savoir si nous avons un libre arbitre.
  2. L’homme naïf, qui se fie à cette expérience, considère, à tort, l’existence du libre arbitre comme une vérité indubitable.
  3. Cette certitude témoigne d’une incompréhension du véritable problème.

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Développement rapide des idées principales :

  • Nous faisons l’expérience de la liberté, lorsque nous agissons sans rencontrer d’obstacles extérieurs. Nous pouvons alors réaliser ou accomplir ce que nous voulons : « si je veux aller à gauche, je vais à gauche ; si je veux aller à droite, je vais à droite ». L’action accomplie dépend seulement de notre volonté : on constate un lien direct et immédiat, de cause à effet, entre la volonté et l’action. Mais si la volonté détermine l’action, qu’est-ce qui détermine la volonté ? L’expérience ne nous apprend rien à ce sujet. Nous sommes conscients de vouloir, nous savons que nous voulons telle chose ou telle autre, mais nous ignorons ce qui détermine notre volonté. Nous constatons seulement les effets de notre volonté : si nous voulons aller à gauche, si nous pouvons (aucun obstacle ne doit nous en empêcher), alors nous le faisons aussitôt.
  • L’homme ordinaire, qui fait cette expérience, confond, en fait, cette liberté de mouvement et le libre arbitre à proprement parler. Il a bien l’impression d’être libre, car il ne rencontre aucun obstacle en agissant. En ce sens, le témoignage de sa conscience est « certainement juste et véridique »: l’action accomplie est bien l’effet de sa volonté. Mais cette expérience ne dit rien sur le statut de la volonté : au moment d’agir, la volonté est déjà déterminée. Nous voulons, par exemple, aller à gauche, et donc nous allons à gauche. Mais, pourquoi voulons-nous aller à gauche ? Cette volonté vient-elle de nous ? Ou est-elle l’effet de causes antérieures ? Aurions-nous pu vouloir autre chose que ce que nous avons voulu ? Nous aurions pu vouloir aller à droite. Mais qu’est-ce qui nous a déterminés à vouloir aller à gauche ?
  • Nous n’en savons rien. Du moins, notre expérience consciente ne nous apporte aucune information à ce sujet : « il n’y est fait aucune mention de la dépendance ou de l’indépendance de la volonté au moment où elle se produit ». Parce que nous ne sentons aucune cause agir sur nous et déterminer notre volonté, nous croyons spontanément que nous sommes libres. C’est une erreur que Spinoza, avant Schopenhauer, avait déjà dénoncée. L’homme dit « naïf » est certain d’avoir une volonté libre : il s’agit, pour lui, d’une « vérité indubitable ». Sur ce point, certains philosophes rejoignent cet homme naïf, et Schopenhauer omet de le dire : c’est le cas de Descartes qui affirme que « la liberté de la volonté se connaît sans preuve par la seule expérience que nous avons » (Principes de la philosophie, I, §39).
  • Remarquons, pour conclure, que Schopenhauer ne nie pas, dans cet extrait, l’existence du libre arbitre. S’il prend parti pour le déterminisme, ce n’est qu’implicitement (« prétendu libre arbitre »). Il se contente de critiquer l’expérience de la liberté, que l’homme ordinaire fait. Non seulement cette expérience ne prouve rien, mais elle repose sur une confusion entre la liberté d’agir (par exemple, la liberté de mouvement) et la liberté de choix qui définit, à proprement parler, le libre arbitre. Schopenhauer reformule, à la fin du texte, le problème, sans trancher. Si l’action est bien l’effet (ou la conséquence) de la volonté, celle-ci est-elle une cause première ou l’effet d’autre chose ? Est-elle libre ou déterminée ? On ne sait pas ! C’est le véritable problème.