Schlick. Plus on cherche le bonheur, moins on le trouve.

IMG_0140


« Chacun sait, ou l’expérience le lui apprend avec l’âge, que le bonheur semble d’autant plus s’éloigner qu’on cherche ardemment à l’atteindre. On ne peut pas lui courir après. On ne peut pas le chercher, parce qu’on ne peut pas le reconnaître de loin et qu’il ne se dévoile que soudain, lorsqu’il est là. Le bonheur ? Ce sont ces quelques minutes dans une vie où le monde devient tout à coup parfait, par un concours de circonstances imperceptibles. La chaleur d’une main, la vue d’une eau cristalline ou le chant d’un oiseau : comment pourrait-on « chercher à atteindre » des choses de ce genre ? Mais ce ne sont pas non plus toutes ces choses qui comptent, mais seulement la disposition d’âme qu’elles rencontrent. Ce qui importe c’est que l’âme soit capable de vibrer au bon moment, que ses cordes n’aient pas été détendues par les sons qui en ont été tirés jusque-là, que les accès aux joies les plus élevées ne soient pas encrassés. Mais l’homme peut veiller à tout cela, à la réceptivité, à la pureté de l’âme. Il ne peut pas attirer le bonheur, mais il peut disposer toute son existence de manière à être prêt, à tout moment, à le recevoir quand il vient ».

Moritz Schlick, Questions d’éthique (1930).

* * *

Introduction

Selon Moritz Schlick, il est vain de rechercher le bonheur, car plus on le cherche, moins on le trouve. Paradoxalement, c’est le fait même de rechercher le bonheur qui nous empêcherait d’être heureux. Pour accéder au bonheur, il faudrait commencer par ne plus le chercher.

Mais, s’il ne faut pas chercher le bonheur, que faut-il faire ? Le bonheur n’est-il qu’une affaire de chance ? Faut-il l’attendre passivement ? Selon l’auteur, le bonheur dépend, certes, des événements extérieurs qui peuvent nous affecter. Mais, il dépend aussi de notre « disposition d’âme » : nous devons apprendre à être attentifs aux événements, même les plus banals ou insignifiants, qui nous arrivent. Telle est la thèse finale, que l’auteur défend.

On pourrait donc diviser le texte en deux moments. Tout d’abord, l’auteur critique la quête du bonheur. Puis, il précise l’attitude à adopter pour être heureux : loin d’être une simple affaire de chance, le bonheur dépend, en partie, de nous.

 * * *

Partie 1 

La recherche du bonheur est vaine et contreproductive. Au lieu de nous rapprocher du bonheur, elle nous en éloigne. L’auteur avance plusieurs arguments que nous pouvons reconstruire de la manière suivante.

Tout d’abord, il ne faut pas rechercher le bonheur, car celui-ci dépend, avant tout, des circonstances extérieures, sur lesquelles nous n’avons aucune emprise : « on ne peut pas lui courir après ». Il arrive de manière imprévisible, grâce à « un concours de circonstances imperceptibles ». Comme l’étymologie l’indique, le bonheur serait une affaire de chance. Dans cette perspective, la recherche du bonheur est tout à fait incertaine : on a beau chercher le bonheur ; comme celui-ci dépend de la chance, on ne sera jamais sûr de l’atteindre.

En outre, si nous cherchons le bonheur, nous n’avons aucune idée claire et précise de ce que nous cherchons. La quête du bonheur n’est pas seulement incertaine : elle est aussi indéterminée. Selon Kant, « le concept de bonheur est un concept si indéterminé, que, malgré le désir qu’a tout homme d’arriver à être heureux, personne ne peut jamais dire en termes précis et cohérents ce que véritablement il désire et il veut [1]». Notre recherche est donc vaine, car nous ne savons pas ce qu’il faut chercher : comme on ne sait pas encore en quoi le bonheur consiste, « on ne peut pas le reconnaître de loin » ; « il ne se dévoile que soudain, lorsqu’il est là ». On ne peut connaître le bonheur qu’en le vivant et en l’éprouvant : toute anticipation est condamnée à l’échec.

Enfin, supposons que le bonheur dépende seulement de nous, et que nous puissions préciser son contenu. Par exemple, nous serons heureux si nous parvenons à satisfaire tel ou tel désir, si tel ou tel événement arrive. Par « expérience », nous savons que la satisfaction du désir ne suffit pas à procurer le bonheur. Ce que nous avons tant désiré, à peine obtenu, ne nous procure plus aucun plaisir, et nous nous mettons à désirer autre chose. La quête du bonheur, de ce point de vue, semble condamnée à l’échec.

Par conséquent, on ne peut pas forcer le bonheur : plus on le cherche, et plus on le désire, et plus on le rate. Le bonheur, on le trouve, quand on ne le cherche pas. C’est quand on cesse de le vouloir, à tout prix, qu’on y accède, comme par surprise. Ainsi, Jules Renard peut écrire dans son Journal : « Je suis un homme heureux, car j’ai renoncé au bonheur [2]». Or, si nous ne devons pas chercher le bonheur, est-ce à dire qu’il suffit d’attendre et qu’il n’y a rien à faire ?

* * *

Partie 2

Entre chercher activement le bonheur et attendre passivement, en se laissant porter par les événements extérieurs, il faut trouver une voie médiane : le bonheur n’est pas une affaire d’attente, mais d’attention. Selon Schlick, il faut savoir « vibrer au bon moment », donc se montrer disponible et réceptif face aux événements qui surviennent. Le bonheur n’est pas qu’une affaire de chance : il suppose une sagesse, c’est-à-dire un art de vivre. Deux écueils principaux sont à éviter.

Tout d’abord, il ne faut pas se projeter dans l’avenir. Telle est la leçon de Pascal : « Ainsi, nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais [3] ». Pour accéder au bonheur, il faut donc cesser d’anticiper les événements : non seulement l’anticipation est source de déception (l’événement réel, qui arrive, étant toujours décevant par rapport à l’évènement attendu et imaginé), mais elle nous détourne du présent (nous projetant dans l’avenir, nous ratons ainsi les merveilles qui sont hic et nunc, ici et maintenant, devant notre nez).

Il faut aussi savoir oublier le passé, et aborder les événements qui arrivent au présent, avec un regard neuf. Si on se rappelle trop le bonheur passé, on ne pourra plus le revivre : les « cordes » seront « détendues par les sons qui en ont été tirés jusque-là » ; les « accès aux joies les plus élevées » seront « encrassés ». On retrouve cette idée chez Nietzsche : « Sans oubli, il ne saurait y avoir de bonheur, de belle humeur, d’espérance, de fierté, de présent [4]».

Le bonheur dépend donc de notre capacité à vivre au présent. Nous devons parvenir, sans nous projeter dans l’avenir, et sans être prisonniers de notre passé, à nous réjouir de ce qui advient, dans l’instant présent. La moindre chose peut nous rendre heureux : « la vue d’une eau cristalline », « la chaleur d’une main », « le chant d’un oiseau ». Il faut pourtant savoir se montrer réceptif, avoir la bonne « disposition d’âme ». L’homme heureux vit au présent et sait se réjouir même des choses les plus banales. Capable de s’émerveiller de tout, il a une « âme pure », c’est-à-dire une âme, en quelque sorte, libérée de son désir du bonheur et de ses propres souvenirs. Il n’attend rien, il ne regrette rien. Il se concentre sur l’instant présent, et peut donc l’apprécier. Concluons avec Rilke : « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses [5]».

[1] Fondements de la métaphysique des mœurs, II.

[2] Journal, 9 avril 1895.

[3] Pensées, éd. Le Guern, n°43.

[4] Généalogie de la morale, II, §1.

[5] Lettres à un jeune poète, I.

 

Publicités