Russell. Eloge de l’oisiveté.

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Bertrand Russell, Eloge de l’oisiveté (In praise of idleness, 1932) traduction fr. Michel Parmentier, éditions Allia, 2010.

Commentaire

  1. Introduction

Il faut signaler un premier contresens, qui peut apparaître à la simple lecture du titre. Russell se propose de faire  l’éloge de « l’oisiveté » (idleness), mais, comme la suite du texte en témoigne, il ne s’agit pas d’encourager les hommes à la paresse et à l’inaction. L’éloge de Russell porte, en fait, sur le « loisir »(leisure) – notion qui se définit par opposition au travail, mais qu’il faut distinguer aussi du simple divertissement. Ainsi, sans le dire explicitement, Russell reprend à son compte la conception antique  du loisir (« scholè » en grec ou « otium » en latin). La thèse qu’il défend, et qui traverse l’ensemble du texte, est double.

Tout d’abord, il faut arrêter de valoriser le travail : « le fait de croire que le travail est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne » (§5). Il faut prendre conscience que la valorisation du travail, loin d’aller de soi, est un phénomène culturel et historique, et qu’elle a des conséquences néfastes : « la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail ». Selon Russell, la réduction du temps de travail est non seulement souhaitable, mais possible grâce au progrès technique. Si les hommes continuent de croire qu’il faut travailler, et qu’on ne peut pas faire autrement, c’est qu’ils restent prisonniers de leurs préjugés. Russell ne se contente pas de dénoncer le dogme du travail, mais il explique aussi d’où il vient et comment il a fini par s’imposer.

Mais, si le travail doit avoir une place moindre dans la vie des hommes, ce n’est pas « qu’il faille dissiper en pure frivolité tout le temps qui reste » (§24). La diminution du temps de travail doit permettre à chacun d’avoir du loisir. Autant le travail est négatif, autant le loisir est positif. Russell affirme que le loisir est doublement bénéfique : pour l’individu d’une part, car il est une condition nécessaire pour accéder au bonheur ; pour la société d’autre part, car il contribue au développement de la civilisation. Par conséquent, en travaillant moins, les hommes pourraient mieux vivre. Telle est la conclusion de Russell, dans les derniers paragraphes : « le bonheur et la joie de vivre prendront la place de la fatigue nerveuse, de la lassitude et de la dyspepsie » (§28). Au-delà de l’épanouissement individuel, les enjeux sont moraux et politiques : la fin du travail pourrait contribuer à développer la bonté, à adoucir les mœurs, voire à faire disparaître les guerres. Finalement, la critique du travail rejoint des préoccupations pacifistes.

Signalons, à ce sujet, que la date de parution du texte n’est pas indifférente. Russell écrit dans l’entre-deux guerres, en plein milieu de la « Grande Dépression », alors que le chômage augmente fortement aux États-Unis, puis en Europe, suite au krach boursier du fameux « jeudi noir ». On retrouve dans son propos des échos de la pensée keynésienne, en particulier, lorsqu’il critique les épargnants (§2). Son texte annonce aussi, d’une certaine manière, le Front Populaire en France, qui marque le début des congés payés, et l’accès des classes populaires aux loisirs. Si le contexte historique explique sans doute l’intérêt que Russell porte à la question du travail, les thèses qu’il défend, loin d’être obsolètes, conservent aujourd’hui encore, à l’évidence, toute leur actualité[1].

  1. Les origines du dogme du travail

Au cours de l’histoire, il y a toujours eu une minorité qui ne travaillait pas et qui faisait travailler les autres. Cette classe oisive a toujours existé. Selon Russell, ses membres sont aujourd’hui les propriétaires fonciers, c’est-à-dire les rentiers. Ne voulant pas travailler, ils ont fait en sorte que les autres travaillent à leur place : « leur désir d’une oisiveté confortable est, d’un point de vue historique, la source même du dogme du travail » (§7). Dans le passé, cette classe oisive était constituée de prêtres et de guerriers, lesquels prélevaient aux paysans une partie de leur production. Contre toute attente, la domination de la classe oisive, aussi injuste soit-elle, a perduré jusqu’à aujourd’hui : les travailleurs, au lieu de se révolter, ont accepté leur sort. Pourquoi ? Russell apporte des éléments de réponse.

La classe oisive a eu d’abord recours à la force pour se faire obéir. Il va de soi que les paysans n’auraient jamais travaillé, par eux-mêmes, au-delà du temps nécessaire à la satisfaction de leurs propres besoins. S’ils l’ont fait, c’est parce qu’ils y ont été contraints « par la force brute » (§9). Mais l’usage de la force a des limites. D’une part, tout rapport de force est précaire : celui qui domine peut, à chaque instant, se faire renverser ; d’autre part, il faut sans cesse surveiller l’autre. La force est non seulement inefficace, mais aussi coûteuse. La force contraint, mais elle n’oblige pas. Comme l’usage de la force a des limites, il faut trouver une autre solution. Il faut faire en sorte que les individus fassent par eux-mêmes ce qu’on veut qu’ils fassent.

CharbCharb, Marx mode d’emploi, avec Daniel Bensaïd, 2009. 

Pour cela, il suffit de les convaincre que le travail est un devoir : « on s’aperçut qu’il était possible de faire accepter à bon nombre d’entre eux une éthique selon laquelle il était de leur devoir de travailler dur, même si une partie de leur travail serait à entretenir d’autres individus dans l’oisiveté ». L’éthique du travail est une ruse : au lieu de contraindre les corps, on manipule les esprits. Cette éthique a permis à la classe oisive d’asseoir sa domination. Désormais, comme ils sont convaincus intérieurement qu’il faut travailler, les travailleurs s’adonnent à leur tâche de leur plein gré. Ils ne perçoivent même plus l’injustice dont ils sont victimes : comme le remarque Russell, « encore aujourd’hui, 99% des salariés britanniques seraient véritablement choqués si l’on proposait que le roi ne puisse jouir d’un revenu supérieur à celui d’un travailleur ». La domination est d’autant plus pérenne qu’elle apparaît naturelle : comme c’est dans « l’ordre des choses » que certains travaillent, alors que d’autres ne travaillent pas, on l’accepte ; on ne pense même plus à se révolter.

La minorité oisive a donc réussi – et c’est un tour de force – à asseoir sa domination, en imposant dans l’esprit des travailleurs une nouvelle conception du travail. Désormais, le travail n’est plus une simple nécessité, mais un devoir : nous ne travaillons pas seulement pour satisfaire nos besoins, pour survivre ; nous travaillons, parce que nous devons travailler, parce que notre conscience morale nous l’ordonne. Travailler, c’est « bien » ! Le travail n’est plus une activité dégradante, comme c’était le cas pour les Grecs. Il est devenu, dans l’esprit des hommes modernes, l’activité noble par excellence. Cette valorisation excessive du travail n’est pas innocente : elle sert, bien sûr, les intérêts de la classe oisive. Russell dénonce la supercherie : « il faut bien en faire en sorte que les pauvres soient contents de leur sort, ce qui a conduit les riches, durant des millénaires, à prêcher la dignité du travail, tout en prenant bien soin eux-mêmes de manquer à ce noble idéal » (§22). En d’autres termes, « faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais » : voilà comment le dogme du travail a fini par s’imposer.

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Attention danger travail (2003),  film de Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe.

  1. Les conséquences du dogme à l’époque moderne

Le dogme du travail est resté dans les mentalités, mais il n’est pas adapté au monde moderne. Il faut prendre acte du gain de productivité permis par le progrès technique, et en profiter pour réduire le temps de travail. On pourrait ainsi « démocratiser » le loisir. Tel est l’espoir de Russell : « Grâce à la technique moderne, il serait possible de répartir le loisir de façon équitable sans porter préjudice à la civilisation » (§9). Russell s’appuie sur l’exemple de la Première Guerre mondiale : le progrès technique et l’organisation scientifique du travail – c’est-à-dire le taylorisme – ont permis de produire davantage, en moins de temps et en sollicitant moins de main-d’œuvre (§10). Grâce aux machines, nous n’avons plus besoin de travailler autant qu’auparavant. Nous pourrions donc, si nous voulions, travailler moins et vivre mieux. Mais, comme nous restons prisonniers du dogme du travail, nous n’arrivons même pas à envisager cette possibilité.

Remarquons que Russell, aussi utopiste soit-il, reste raisonnable. Il plaide en faveur, non pas de la fin du travail, mais de la réduction du temps de travail, ce qui est très différent. Il serait, en effet, déraisonnable de croire que le progrès technique puisse nous libérer complétement du travail. Cet espoir est pourtant nourri par des penseurs contemporains[2]. La technique permet, certes, de nous libérer des tâches les plus pénibles. Mais elle ne nous dispense pas de travailler. Même si nous concevions des robots qui puissent travailler à notre place, il faudrait encore travailler, d’une part, pour les fabriquer, d’autre part, pour les entretenir. Il n’y a pas de technique sans travail. Sans tomber dans l’illusion de la fin du travail, nous pouvons au moins réduire notre temps de travail. Le plaidoyer de Russell en faveur d’une journée de travail réduite à quatre heures, de ce point de vue, ne semble pas irréaliste.

Pourquoi, si c’était possible, n’avons-nous donc pas réduit le temps de travail ? Selon Russell, la cause est évidente. Au lieu de nous adapter à la nouvelle situation, au lieu de profiter de l’opportunité offerte par le progrès technique, nous avons continué à raisonner comme dans le passé : il faut travailler ! Les conséquences sont catastrophiques : le surtravail conduit à la surproduction, laquelle conduit, les entreprises ayant fait faillite, au chômage (§11). D’une certaine manière, Russell voit dans le dogme du travail la cause de la crise économique. Pour sortir de la crise, l’intervention de l’État ne suffirait pas : il faudrait, avant tout, changer notre conception du travail. Il s’agirait de réviser nos croyances les plus profondes. Si c’est le cas, c’est alors à la philosophie de venir en aide à l’économie. Reprenant l’exemple célèbre de la fabrique d’épingles, utilisé par Adam Smith dans La richesse des nations (1776), Russell montre que la conjonction entre le progrès technique et le dogme du travail aboutit à une situation absurde. Au lieu de diminuer le temps de travail (4h) et de répartir, de manière équitable, le temps de loisir (4h), on a condamné les uns au surtravail (8h) et les autres au chômage (0h), et donc à la pauvreté. L’ajustement a ainsi porté, non pas sur le temps de travail, mais sur le nombre des travailleurs – ces derniers travaillant toujours autant, mais étant moins nombreux. Selon Russell, il aurait été plus rationnel d’assurer à chacun un emploi en partageant le temps de travail de manière équitable.

Pour expliquer cette situation absurde, Russell revient sur le dogme du travail, et les préjugés qui entourent la notion de loisir. Avant de poursuivre dans cette voie, remarquons qu’une autre explication est possible. Si, malgré le progrès technique, les hommes ont continué à travailler autant qu’auparavant, ce n’est pas seulement à cause du dogme du travail et de l’endoctrinement moral qui l’accompagne : c’est d’abord, et plus simplement, pour des raisons matérielles – et donc pour le salaire. Les employeurs auraient sans doute pu consentir à une réduction du temps de travail, mais à une seule condition : que cette réduction aille de pair avec une réduction du salaire versé. Or, comme le travailleur a besoin, à l’évidence, de son salaire pour (sur)vivre, il ne peut qu’accepter les conditions de son employeur. Celui-ci, cherchant, avant tout, à tirer profit de la « force de travail » qu’il achète, a intérêt, pour le même salaire, à augmenter la durée de travail autant que possible. L’origine du mal résiderait donc dans l’exploitation économique, telle que Marx l’a théorisée[3] : dans cette perspective, il n’y a pas lieu de s’étonner que la durée du temps de travail, malgré le progrès technique et les gains de productivité, ait été maintenue. Si on n’a pas réduit le temps de travail, ce n’est pas parce que l’on craignait, comme l’affirme Russell, que « cela ne démoralise les travailleurs » (§11) : c’est plutôt parce que cela aurait inévitablement réduit le taux d’exploitation, – et donc le profit de l’employeur.

  1. Les préjugés sur le loisir

Russell poursuit son analyse, en montrant que la valorisation du travail, si ancrée dans la mentalité moderne, s’accompagne d’une méfiance à l’égard du loisir. Même si l’on pouvait le faire, il ne faudrait pas réduire le temps de travail. Pourquoi ? Parce que le temps libre est néfaste ! Russell emprunte à la doxa de son temps deux arguments principaux contre le loisir.

Tout d’abord, le loisir est néfaste pour la société : si les hommes ne travaillent pas, il sont davantage enclins à « sombrer dans l’ivrognerie » ou encore à « faire des bêtises » (§12). Accorder du temps libre aux hommes, c’est donc dangereux : cela revient à encourager les comportements immoraux et déviants. Au nom de la morale, au nom de la sécurité et du maintien de l’ordre, il serait préférable que les hommes continuent de travailler[4]. Le second argument concerne, non plus la société, mais l’individu : la réduction du temps de travail, loin d’être une libération, pourrait être vécue négativement. Russell en convient : « Un homme qui fait de longues journées de travail toute sa vie s’ennuiera s’il est soudain livré à l’oisiveté » (§16). Paradoxalement, le temps libre pourrait rendre les gens malheureux. Pascal en avait bien conscience, lorsqu’il écrivait : « Quand un soldat se plaint de la peine qu’il a, ou un laboureur, etc., qu’on les mette sans rien faire[5] ». L’homme est malheureux quand il travaille : mais il serait encore plus malheureux, s’il ne travaillait pas.

Russell refuse de tels arguments. On condamne, à tort, le loisir, car on est victime de préjugés sociaux. Les riches, voulant, d’une certaine manière, conserver le monopole du loisir, déclarent que les pauvres n’y ont pas droit. Russell rapporte, à ce propos, les paroles d’une « vieille duchesse » : « Qu’est-ce que les pauvres font faire avec des congés ? C’est travailler qu’il leur faut » (§12). Si la réduction du temps de travail fait peur, c’est parce qu’elle contribuerait à égaliser les conditions de vie, et donc à brouiller les frontières entre les classes sociales. Les riches ne peuvent que regarder d’un mauvais œil le fait que le loisir, qui était l’un de leurs nombreux privilèges, soit désormais accessible au plus grand nombre.

En outre, selon Russell, la condamnation du loisir repose sur une mauvaise conception de celui-ci : hâtivement, on assimile loisir, temps libre, et inactivité. Or, si le temps du loisir est effectivement un temps libre, car non contraint, ce n’est pas nécessairement un temps inactif ou un temps gaspillé en pure perte : on peut apprendre à en faire un bon usage. Russell souligne l’importance de l’éducation : « il est indispensable que l’éducation soit poussée beaucoup plus loin qu’elle ne l’est actuellement pour la plupart des gens, et qu’elle vise, en partie, à développer des goûts qui puissent permettre à l’individu d’occuper ses loisirs intelligemment » (§24). En ce sens, le loisir, comme le travail d’ailleurs, suppose un apprentissage. Le loisir dont Russell fait l’éloge est donc un loisir spécifique : ce n’est pas un « temps mort » entre deux périodes de travail ; c’est, au contraire, un « temps plein », au sein duquel nous sommes pleinement actifs, et grâce auquel nous pouvons nous réaliser. Le loisir est une condition de la vie heureuse. Cette thèse traverse l’ensemble du texte : « sans une somme considérable de loisir à sa disposition, un homme n’a pas accès à la plupart des meilleures choses de la vie » (§16). Si c’est le cas, pourquoi continuons-nous à valoriser le travail ? Ne faut-il pas plutôt promouvoir le loisir ?

  1. Loisir et divertissement

Sans le dire explicitement, Russell reste fidèle à la tradition antique. Par « loisir », il entend une activité qui est sa propre fin, une activité qu’on accomplit, non pas pour autre chose, mais pour elle-même. Cette notion de loisir, qui avait une place centrale dans la culture grecque, a quasiment disparu à l’époque moderne. Elle a été supplantée par le culte de l’efficacité. « L’homme moderne pense que toute activité doit servir à autre chose, qu’aucune activité ne doit être une fin en soi » (§23). Russell fustige cette mentalité : nous sommes devenus incapables de faire les choses pour elles-mêmes, en quelque sorte, gratuitement. Quoi que nous puissions faire, nous le faisons toujours parce que c’est utile et rentable. Dans la vie quotidienne, pour la moindre action, nous raisonnons toujours comme des agents économiques : nous cherchons à maximiser nos gains et à diminuer nos coûts. Les activités qui ne génèrent aucun profit sont aussitôt dévalorisées, puis délaissées. Comme le remarquera Hannah Arendt dans la Condition de l’homme moderne (1958), le travail, qui est, le plus souvent, accompli, non pas pour lui-même, mais seulement pour le salaire versé, devient le modèle de toute activité. Il n’y a plus de place pour le loisir au sens grec du terme (scholè) : soit on travaille (pour gagner quelque chose), soit on s’amuse ou on se divertit[6].

Il faut distinguer le loisir et le divertissement. De prime abord, la distinction ne va pas de soi : dans la langue courante, on utilise de manière indifférenciée les deux termes. En fait, ils ne sont pas tout à fait synonymes. Russell nous met sur la voie. Il remarque que « les plaisirs des populations urbaines sont essentiellement passifs : aller au cinéma, assister à des matchs de football, écouter la radio, etc. » (§24). Contrairement au loisir qui suppose un engagement actif du sujet, le divertissement se caractérise par la passivité : celui qui se divertit ne fait rien, si ce n’est se changer les idées et se reposer ; son degré d’activité, si activité il y a, est minimal. On pourrait prendre l’exemple d’un homme qui, avachi sur son canapé, regarde la télévision. On ne peut pas dire qu’il ne fait strictement rien, mais, à l’évidence, il ne fait pas non plus grand-chose. Cette passivité s’explique facilement : si les hommes ont besoin de se divertir, c’est parce que « leurs énergies actives sont complétement accaparées par le travail ». En ce sens, travail et divertissement, loin de s’opposer, sont complémentaires : le second n’est que la conséquence du premier. Le loisir, par opposition, est une activité pleine et entière, qui sollicite toutes les facultés de celui qui s’y adonne. De ce fait, seul celui qui ne travaille pas, ou qui travaille peu, peut se consacrer au loisir. Russell s’inquiète donc du fait que l’homme moderne, obsédé et accaparé par son travail, se divertisse, mais sans pouvoir connaître le loisir véritable.

On pourrait aller plus loin. Paradoxalement, de même qu’il y a une aliénation dans le travail, il peut y avoir une aliénation dans le divertissement. L’homme qui se divertit croit être libre de faire ce qu’il veut ; il croit avoir fini de travailler. En fait, sans le savoir, il reste prisonnier du travail. D’une part, il choisit les activités qui demandent le moins d’efforts. D’autre part, au lieu de développer ses facultés et s’épanouir, il ne fait que se reposer pour pouvoir reprendre le travail plus tard. D’une certaine manière, il ne sort pas du travail.

Remarquons enfin que, si Russell refuse d’assimiler loisir et divertissement, il ne défend pas pour autant une conception élitiste ou intellectuelle du loisir. C’est sur ce point peut-être qu’il s’éloigne un peu de l’héritage antique : il refuse de classer ou de hiérarchiser les activités. En faisant l’éloge du loisir, il « ne pense pas principalement aux choses dites pour « intellos » ». Il prend l’exemple des danses paysannes. Ces activités traditionnelles ont fini par disparaître sous l’effet conjoint du dogme du travail et du culte de l’efficacité, profondément ancrés dans la culture moderne. Il faut aujourd’hui s’en libérer. Russell appelle de ses vœux une nouvelle culture et une nouvelle société.

  1. Pour une société du loisir

Selon Russell, le loisir est doublement positif : il contribue non seulement au bonheur de l’individu, mais aussi au développement de la civilisation. Russell l’affirme dès le début : « le loisir est indispensable à la civilisation » (§9). Plus loin : « sans la classe oisive, l’humanité ne serait jamais sortie de la barbarie » (§25). Une société fondée, non pas sur le travail comme la nôtre, mais sur le loisir, pourrait progresser à différents niveaux. Autant le travail est nécessaire pour la satisfaction des besoins – sur le plan économique –, autant le loisir est nécessaire pour le développement des sciences et des arts, – sur le plan culturel. En filigrane, on comprend qu’une société qui donne le primat au travail peut, certes, être riche économiquement, mais pauvre culturellement. La comparaison avec Athènes est, à cet égard, instructive. La culture grecque, à laquelle notre propre culture doit tant, n’aurait pas pu se développer, « sous un régime économique équitable » (§9). Paradoxalement, c’est l’esclavage – qui apparaît aujourd’hui comme l’essence même de la barbarie – qui a permis le développement de la philosophie, des sciences, et de la démocratie. Un tel développement n’a été possible, en effet, que parce qu’une minorité, libérée du fardeau du travail, avait du loisir. Il ne s’agit pas d’idéaliser la société athénienne : l’inégalité entre citoyens et non-citoyens est injuste ; l’esclavage est contraire à nos convictions morales les plus fortes. Les Athéniens ont pourtant eu raison de valoriser le loisir. Aujourd’hui, grâce au progrès technique, nous pourrions nous passer de l’esclavage tout en garantissant à chacun l’accès aux loisirs.

Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’état de la recherche scientifique, la créativité dans le domaine des arts et des lettres. Une société fondée sur le loisir gagnerait aussi d’un point de vue politique et d’un point de vue moral. Un homme qui a du loisir n’est pas seulement « cultivé » au sens où il a acquis des connaissances dans tel ou tel domaine. Il est aussi « civilisé » au sens où il sait vivre en société et adopter la bonne attitude vis-à-vis d’autrui. Selon Russell, plus les hommes auront du loisir, plus ils seront détendus, plus ils seront enclins à être bienveillants les uns envers les autres. Les mœurs deviendront plus douces, la violence reculera, la guerre deviendra de plus en plus improbable. Les hommes, libérés de la fatigue du travail, et de la peur de la pauvreté, finiront par s’améliorer d’un point de vue moral : ils auront moins tendance à être méchants. De fait, « la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non d’une vie de galérien » (§28).

Dans les dernières lignes du texte, Russell décrit ainsi un monde utopique : un monde où les hommes vivent heureux et en paix. On pourrait, certes, accuser Russell de tomber dans une sorte d’optimisme béat. Il apparaît plus intéressant de voir que le problème du travail est bien, comme le suggère Russell, le problème majeur de notre époque – problème auquel tous les autres problèmes sont reliés. Si les hommes parvenaient à le résoudre, ils feraient disparaître, par la même occasion, de nombreuses difficultés : la crise économique, le chômage, la pauvreté, la violence, l’incivilité, le stress, la dépression – autant de phénomènes caractéristiques de notre société contemporaine. Il faut attaquer le mal à sa racine. Il est donc urgent de réviser la place que nous accordons au travail dans notre société et dans nos vies.

[1] Cf. par exemple, Dominique Méda, Le travail, une valeur en voie de disparition (1995).

[2] Cf. par exemple, Jeremy Rifkin, La fin du travail (1995) : « Les nouvelles technologies nous font entrer dans une ère où la production pourra presque se passer de producteurs ».

[3] Les premières lignes du « Premier manuscrit » de 1844 peuvent suffire à étayer ce point : « Le salaire, dit Marx, est déterminé par la lutte âpre entre capitaliste et ouvrier. La victoire appartient nécessairement au capitaliste. Le capitaliste peut vivre plus longtemps sans l’ouvrier que l’ouvrier sans le capitaliste ».

[4] Dans une perspective différente, on retrouve ici une intuition de Nietzsche: selon ce dernier, le travail, en particulier lorsqu’il est aliénant, est « la meilleure des polices », et on le valorise justement parce qu’il apporte la sécurité (Aurore, III, §173).

[5] Pensées, éd. LG, n°394.

[6] Cf. par exemple : « Quoi que nous fassions nous sommes censés le faire pour gagner « notre vie » ; tel est le verdict de la société (…). Toutes les activités sérieuses, quels qu’en soient les résultats, reçoivent le nom de travail et toute activité qui n’est pas nécessaire ni à la vie de l’individu ni au processus vital de la société est rangée parmi les amusements. » (Condition de l’homme moderne, p. 177)

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ADDENDUM 

Russell n’est pas, à son époque, le seul à défendre une réduction du temps de travail. On retrouve une analyse semblable chez… Albert Einstein ! Dans son ouvrage intitulé Comment je vois le monde (Flammarion, « Champs », 1979), dont la première version date de 1934, ce dernier écrit à propos de la crise économique mondiale : « Je crois que cette crise est singulièrement différente des crises précédentes parce qu’elle dépend de circonstances radicalement nouvelles conditionnées par le fulgurant progrès des méthodes de production. Pour la production de la totalité des biens de consommation nécessaires à la vie, seule une fraction de la main d’oeuvre devient indispensable. Or dans ce type d’économie libérale cette évidence détermine forcément un chômage. (…) Ce même progrès technique qui pourrait libérer les hommes d’une grande partie du travail nécessaire à leur vie, est le responsable de la catastrophe actuelle.  » (Trad.fr p. 79-82). Pour sortir de la crise, Einstein préconise de réduire le temps de travail et de fixer un salaire minimum : « Diminution légale et graduée, selon les professions, du temps de travail pour supprimer le chômage ; parallèlement fixation d’un salaire minimum pour garantir le pouvoir d’achat des masses en fonction des marchandises produites » (p.83-84). Selon Einstein, s’il faut réduire le temps de travail des salariés, il ne faut pas, dans le même mouvement, réduire leur salaire, car cela aurait pour effet de faire baisser leur pouvoir d’achat, et donc la consommation, ce qui est, à l’évidence, nuisible pour l’économie. Par conséquent, il  faut désolidariser le salaire et le temps de travail. Or, pour cela, l’intervention de l’État est nécessaire. Contre les libéraux, Einstein plaide en faveur  d’une régulation du marché du travail.  « Je vois, écrit-il dans une lettre, un vice capital dans la liberté presque illimitée du marché du travail parallèlement aux progrès fantastiques des méthodes de production. Pour correspondre effectivement aux besoins actuels, toute la main-d’œuvre actuellement disponible est largement inutile. D’où le chômage et la concurrence malsaine entre les salariés et, s’ajoutant à ces deux causes, la diminution du pouvoir d’achat et une asphyxie intolérable de tout le circuit vital de l’économie. » (p.84) Einstein conclut ainsi : « J’incline à penser que l’État peut être réellement efficace, en cadrant les limites et en harmonisant les mouvements du monde du travail. Il doit veiller à cantonner la concurrence des forces de travail dans les bornes humaines, à assurer à tous les enfants une éducation solide, à garantir un salaire assez élevé pour que les biens produits soient achetés. Par son statut de contrôle et de réglementation, l’État peut réellement intervenir, si ses décisions sont préparées par des hommes compétents et indépendants, en toute objectivité. » (p.85)

De telles vues sont aussi partagées par certains industriels comme Henry Ford, le célèbre constructeur automobile américain. Ce dernier défendait, dès 1926, et donc avant la crise économique, une réduction de la semaine de travail de 6 à 5 jours, et sans diminution de salaire. La réduction du temps de travail n’est pas une lubie de philosophes ou intellectuels déconnectés de la réalité économique ! Dans une interview remarquable accordée au World’s work, en octobre 1926, et citée par Pierre Larrouturou et Dominique Méda au début de leur récent ouvrage Einstein avait raison. Il faut réduire le temps de travail  (Les éditions de l’atelier, 2016, p.9-10), Ford déclare :

« Nous avons mis en vigueur dans toutes nos usines la semaine de 5 jours. Il n’y a aura donc plus de travail chez nous le samedi et le dimanche. Ce seront des jours libres, mais les travailleurs recevront la même rémunération que pour une semaine de 6 jours. La journée de travail continuera d’être de 8 heures, sans heures supplémentaires. (…) Le pays est prêt pour la semaine de 5 jours. Cela va se généraliser à toute l’industrie. (…) La semaine courte sera généralisée, parce que, sans elle, le pays ne sera pas en mesure d’absorber sa production et de rester prospère. (…)L’industrie de ce pays ne pourra exister longtemps si nombre d’entreprises reviennent à la journée de 10 heures de travail, car alors les gens n’auront plus le temps pour consommer les biens produits. (…) Tout comme la journée de 8 heures a inauguré notre chemin vers la prospérité, la semaine de 5 jours va ouvrir le chemin d’une prospérité encore plus grande. Il est grand temps de nous débarrasser de l’idée que les loisirs pour les ouvriers sont soit du temps perdu, soit un privilège de classe. (…) Ce n’est que récemment qu’un Français a parlé de la consommation  accrue d’alcool en pointant la journée de 8 heures, la dénonçant comme un dispositif qui donne plus le temps de boire aux ouvriers. Nous, nous constatons au contraire que les hommes reviennent frais et dispos, après un repos de 2 jours, et qu’ils sont capables de mettre leur esprit ainsi que leurs mains immédiatement au travail ».

La proximité avec les thèses de Russell est frappante !

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Résumé 

  • Préambule. On inculque aux enfants le principe selon lequel il faut travailler. Mais, on a tort de valoriser le travail. Il faut reconsidérer les bienfaits de l’oisiveté (§1). Critique de l’épargne, qui serait à l’origine du chômage (§2). Il faut investir. Mais comment faire un bon usage de son épargne ? La valorisation du travail a des conséquences négatives. Pour accéder au bonheur et à la prospérité, il faut moins travailler (§5).
  • Les origines du dogme du travail. Les deux types de travail : celui qui consiste à agir sur la matière (travail manuel) ; celui qui consiste à donner des ordres ou des conseils aux autres. La politique comme travail (§6). Le problème des propriétaires fonciers (les rentiers) qui ne travaillent pas, et qui font travailler les autres pour eux (§7). Quelques considérations historiques (§8) : l’appropriation du surplus par les prêtres et les guerriers. Si les paysans travaillaient pour produire des excédents, c’est d’abord parce qu’ils y ont été contraints par la force (§9). Ensuite, l’endoctrinement moral a remplacé la force : le travail est devenu un devoir. Ainsi, les puissants, qui restent oisifs, sont assurés que les autres travailleront pour eux. L’esclavage peut parfois avoir des effets positifs : c’est le cas à Athènes. Le travail de la majorité a permis à une minorité d’avoir du loisir, et de contribuer au progrès de la civilisation.
  • La fin du travail ? Grâce au progrès technique, nous pourrions travailler moins. Exemple de la Première Guerre mondiale : l’organisation scientifique du travail a permis de produire davantage, en sollicitant moins de main-d’œuvre (§10). En gardant la même organisation après la guerre, on aurait pu réduire le temps de travail. Mais non : le dogme du travail était toujours présent dans les esprits ; il faut travailler. Ce dogme, qui vient du passé, n’est pas adapté au monde moderne ; il a des conséquences désastreuses : le surtravail des uns a pour conséquence le chômage des autres. Exemple de la fabrique d’épingles (§11) : allusion à Adam Smith. Le loisir serait néfaste. Préjugés des riches à propos des pauvres (§12) : ces derniers sont faits pour travailler ; s’ils avaient des loisirs, ils en feraient un mauvais usage (ivrognerie). Mais peut-on faire du travail un devoir (§13) ? Le loisir comme malheur et punition (§15). Le bon usage du loisir suppose une éducation. Le loisir est une condition nécessaire pour accéder à une vie heureuse (§16).
  • Le maintien du travail. Dans tous les pays, et même l’U.R.S.S, les classes gouvernantes ont toujours fait l’éloge du travail et exhorté les autres à travailler (§17). Comparaison entre le communisme soviétique et le féminisme. Eloge du travail manuel : stratégie des riches pour faire accepter le travail aux pauvres. Certes, ce travail est utile (§18-19). A l’Ouest, on conserve aussi l’idée selon laquelle le travail manuel, long et pénible, est inéluctable. Aucune justice économique. Aucun contrôle central de la production. Il y a trois groupes : la classe oisive, les travailleurs surchargés, et les chômeurs. La guerre permet de relancer l’activité économique (§20). En Russie, on se lance dans de grands travaux, repoussant à plus tard l’accès au loisir (§21). Le travail manuel est nécessaire, mais il n’est pas l’une des fins de l’existence humaine. Deux facteurs expliquent la valorisation d’un tel travail : la stratégie des riches ; le progrès technique. Le travail manuel, pour un ouvrier, n’est qu’un moyen pour gagner sa vie, et non pas une activité épanouissante (§22). Critique du culte de l’efficacité. Quoi qu’on fasse, il faut faire du profit (§23).
  • Utopie d’une société sans travail. Il faut réduire le temps de travail, et développer l’éducation, afin que les individus puissent occuper intelligemment leur temps libre. Critique du loisir comme divertissement: actifs au travail, les individus sont passifs dans leurs loisirs (§24). Le développement de la civilisation passe par le loisir. Considérations sur l’université (§26). Les vertus de la réduction du temps de travail : développement de la recherche scientifique, de la création artistique, de l’activité politique et citoyenne. Progrès de la médecine et de l’enseignement (§27). Accès au bonheur et à la joie de vivre : plus de fatigue, plus de maladie. Mais aussi progrès moral et politique : développement de la bienveillance, recul de l’agressivité, disparition des guerres (§28).

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