Pourquoi travaillons-nous ?

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PLAN DU COURS

1. La nécessité de travailler

a) Le travail comme malédiction 

Platon, Protagoras. Cf. Mythe de Prométhée.  Cf. La Bible.

b) La conception grecque du travail 

  • Le mépris du travail. Cf. Arendt, Condition de l’homme moderne.
  • Loisir et bonheur. Cf. Aristote, Les politiques, VIII, 3.

2. Le travail libérateur

a) La prise de conscience de soi dans le travail

La dialectique du maître et l’esclave chez Hegel.

Cf. Le commentaire de Kojève.

b) Le travail est le propre de l’homme.

Marx, Le capital.

  • Travail et conscience
  • Travail et technique
  • Travail et liberté

c) Le problème de l’aliénation 

Marx, Manuscrits de 1844.

3. La fin du travail ?

a) Le travail comme police 

Nietzsche, Aurore.

b)  Pour une société du loisir

Cf. Eloge de l’oisiveté de Russell

https://ggpphilo.wordpress.com/russell-eloge-de-loisivete/

Conclusion : Attention danger travail de Pierre Carles, 2004.

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« La situation dans laquelle se trouvent les sociétés industrialisées apparaît éminemment paradoxale : la productivité du travail a considérablement augmenté depuis un siècle, et particulièrement depuis les années 1950 ; nous sommes capables de produire toujours plus avec toujours moins de travail humain ; un desserrement possible de la contrainte qu’exerce sur nous le travail apparaît enfin possible, mais un long cortège de lamentations accompagne cette évolution. (…)

La réaction de tous les pays occidentaux devant l’augmentation massive de la productivité depuis les années 1950 a donc été double : d’abord considérer le travail humain ainsi rendu inutile comme un mal social majeur (…), ensuite mobiliser des moyens pour trouver des emplois à tout prix. L’expression « à tout prix » doit être entendue ici dans son sens littéral. « A tout prix » signifie qu’il est légitime, nécessaire et vital de créer des emplois, même temporaires, même sans contenu, même sans intérêt, même s’ils renforcent les inégalités, pourvu qu’ils existent. Ceci s’explique par le fait que nos gouvernements, mais aussi nos sociétés, considèrent le chômage comme un mal social d’une extrême gravité, un cancer qui dévore la société et conduit les individus qu’il touche depuis trop longtemps à la délinquance et les sociétés elles-mêmes à des réactions imprévisibles. Le chômage, c’est l’une des causes de l’arrivée de Hitler au pouvoir, c’est la révolte sociale, c’est l’anomie… Tout cela est bien connu. Mais le bien connu, c’est l’évidence quotidienne dans laquelle nous vivons et que nous ne pouvons donc plus voir. Or, si nous prenons quelque recul, nous conviendrons qu’il est tout de même curieux qu’au lieu de prendre acte de cette augmentation de la productivité et d’y adapter les structures sociales, nous nous soyons arc-boutés pour conserver ce que les années 1970 dénonçaient comme le comble de l’aliénation (« perdre sa vie à la gagner ») : le travail. Ce décalage entre les aspirations profondes et la réponse politique et sociale doit susciter notre réflexion. »

Dominique Méda, Le travail. Une valeur en voie de disparition, (1995).

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« Dire que le travail et l’artisanat étaient méprisés dans l’Antiquité parce qu’ils étaient réservés aux esclaves, c’est un préjugé des historiens modernes. Les Anciens faisaient le raisonnement inverse : ils jugeaient qu’il fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie. Travailler, c’était l’asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu’en dominant ceux qu’ils soumettaient de force à la nécessité (…). L’institution de l’esclavage dans l’Antiquité, au début du moins, ne fut ni un moyen de se procurer de la main-d’œuvre à bon marché ni un instrument d’exploitation en vue de faire des bénéfices ; ce fut plutôt une tentative pour éliminer des conditions de la vie le travail. Ce que les hommes partagent avec les autres animaux, on ne le considérait pas comme humain. »

H. ArendtCondition de l’homme moderne (1958).

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« Si, en effet, travail et loisir sont l’un et l’autre indispensables, le loisir est cependant préférable à la vie active et plus réellement une fin, de sorte que nous avons à rechercher à quel genre d’occupations nous devons nous livrer pendant nos loisirs. Ce n’est sûrement pas au jeu, car alors le jeu serait nécessairement pour nous la fin de la vie. Or si cela est inadmissible, et si les amusements doivent plutôt être pratiqués au sein des occupations sérieuses (car l’homme qui travaille a besoin du délassement, et le jeu est en vue du délassement, alors que la vie active s’accompagne toujours de fatigue et de tension), pour cette raison nous ne laisserons les amusements s’introduire qu’en saisissant le moment opportun d’en faire usage, dans l’idée de les appliquer à titre de remède, car l’agitation que le jeu produit dans l’âme est une détente et, en raison du plaisir qui l’accompagne, un délassement. Le loisir, en revanche, semble contenir en lui-même le plaisir, le bonheur et la félicité de vivre ».

Aristote, Les politiques, VIII, 3.

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« Le Maître force l’Esclave à travailler. Et en travaillant, l’Esclave devient maître de la Nature. Or, il n’est devenu l’Esclave du Maître que parce que, de prime abord, il était esclave de la Nature, en se solidarisant avec elle et en se subordonnant à ses lois par l’acceptation de l’instinct de conservation. En devenant par le travail maître de la Nature, l’Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l’Esclave du Maître. En libérant l’Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d’Esclave : il le libère du Maître. Dans le Monde naturel, donné, brut, l’Esclave est esclave du Maître. Dans le Monde technique, transformé par son travail, il règne ou, du moins, règnera un jour, en Maître absolu. Et cette maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du Monde donné et de l’homme donné dans ce Monde, sera tout autre chose que la maîtrise immédiate du Maître. L’Avenir et l’Histoire appartiennent donc non pas au Maître guerrier, qui ou bien meurt ou bien se maintient indéfiniment dans l’identité avec soi-même, mais à l’Esclave travailleur. Celui-ci, en transformant le Monde donné par son travail, transcende le donné et ce qui est déterminé en lui-même par ce donné ; il se dépasse donc, en dépassant aussi le Maître qui est lié au donné qu’il laisse – ne travaillant pas – intact. Si l’angoisse de la mort incarnée pour l’Esclave dans la personne du Maître guerrier est la condition sine qua non du progrès historique, c’est uniquement le travail de l’Esclave qui le réalise et le parfait. »

A. Kojève, Introduction à la lecture de Hegel.

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« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement, sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ, c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles; il y réalise du même coup son propre but, dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n’est pas momentanée. L’œuvre exige pendant toute sa durée, outre l’effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d’une tension constante de la volonté. Elle l’exige d’autant plus que par son objet et son mode d’exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu’il se fait moins sentir à lui, comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles; en un mot, qu’il est moins attrayant. »

Marx, Le capital, I, 3, 7.

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« En quoi consiste l’aliénation du travail ?

D’abord, dans le fait que le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, celui-ci ne s’affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l’aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l’ouvrier n’a le sentiment d’être auprès de lui-même qu’en dehors du travail et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Il est comme chez lui, quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n’est donc pas volontaire, mais contraint, c’est du travail forcé. Il n’est donc pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l’homme s’aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l’ouvrier du travail apparaît dans le fait qu’il n’est pas son bien propre, mais celui d’un autre, qu’il ne lui appartient pas, que dans le travail l’ouvrier ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre. (…) L’activité de l’ouvrier n’est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même. »

Marx, Manuscrits de 1844.

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« Dans la glorification du « travail », dans les infatigables discours sur la «bénédiction» du travail, je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail — on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir —, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême ».

Nietzsche, Aurore, III, aphorisme 173 : « Les apologistes du travail ».