Peut-on juger objectivement la valeur d’une culture ?

obélix3


PLAN DU COURS

1. Le problème de l’ethnocentrisme

a) Barbares et sauvages 

Lévi-Strauss, Race et histoire, chap III.

b) L’évolutionnisme 

2. Le relativisme culturel et ses limites

a) La neutralité axiologique 

  • On ne peut pas hiérachiser les cultures. Lévi-Strauss, Race et histoire, chap VI.
  • Du jugement à la compréhension.

b) Les limites 

  • Le dilemme de l’ethnologue : Lévi-Strauss, Tristes tropiques.
  • Relativisme, nihilisme et universalisme. Cf. Bouveresse.

3. Le multiculturalisme : à la recherche d’une voie médiane

a) La présomption d’égale valeur 

Charles Taylor, Multiculturalisme (1997).

b) Les vertus de l’acculturation 

* * *
TEXTES 

« L’attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n’est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion, en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères. Ainsi l’Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de barbare ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire « de la forêt », évoque aussi un genre de vie animal, par opposition à la culture humaine. Dans les deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit. »

Lévi-Strauss, Race et Histoire, chapitre 3, « L’ethnocentrisme » (1952).

* * *

« Chaque fois que nous sommes portés à qualifier une culture humaine d’inerte ou de stationnaire, nous devons donc nous demander si cet immobilisme apparent ne résulte pas de l’ignorance où nous sommes de ses intérêts véritables, conscients ou inconscients, et si, ayant des critères différents des nôtres, cette culture n’est pas, à notre égard, victime de la même illusion. Autrement dit, nous nous apparaîtrions l’un à l’autre comme dépourvus d’intérêt, tout simplement parce que nous ne nous ressemblons pas.

La civilisation occidentale s’est entièrement tournée, depuis deux ou trois siècles, vers la mise à la disposition de l’homme de moyens mécaniques de plus en plus puissants. Si l’on adopte ce critère, on fera de la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant l’expression du plus ou moins haut degré de développement des sociétés humaines. La civilisation occidentale, sous sa forme nord-américaine, occupera la place de tête, les sociétés européennes venant ensuite, avec, à la traîne, une masse de sociétés asiatiques et africaines qui deviendront vite indistinctes. Or ces centaines ou même ces milliers de sociétés qu’on appelle « insuffisamment développées » et « primitives », qui se fondent dans un ensemble confus quand on les envisage sous le rapport que nous venons de citer (et qui n’est guère propre à les qualifier, puisque cette ligne de développement leur manque ou occupe chez elles une place très secondaire), elles se placent aux antipodes les unes des autres ; selon le point de vue choisi, on aboutirait donc à des classements différents.

Si le critère retenu avait été le degré d’aptitude à triompher des milieux géographiques les plus hostiles, il n’y a guère de doute que les Eskimos d’une part, les Bédouins de l’autre, emporteraient la palme ».

Lévi-Strauss, Race et histoire, Chapitre 6.

* * *

« Si nous jugeons les accomplissements des groupes sociaux en fonction de fins comparables aux nôtres, il faudra parfois nous incliner devant leur supériorité ; mais nous obtenons du même coup le droit de les juger, et donc de condamner toutes les autres fins qui ne coïncident pas avec celles que nous approuvons. Nous reconnaissons implicitement une position privilégiée à notre société, à ses usages et à ses normes, puisqu’un observateur relevant d’un autre groupe social prononcera devant les mêmes exemples des verdicts différents. Dans ces conditions, comment nos études pourraient-elles prétendre au titre de science ? Pour retrouver une position d’objectivité, nous devrons nous abstenir de tous jugements de ce type. Il faudra admettre que, dans la gamme des possibilités ouvertes aux sociétés humaines, chacune a fait un certain choix et que ces choix sont incomparables entre eux : ils se valent. Mais alors surgit un nouveau problème : car si, dans le premier cas, nous étions menacés par l’obscurantisme sous forme d’un refus aveugle de ce qui n’est pas nôtre, nous risquons maintenant de céder à un éclectisme qui, d’une culture quelconque, nous interdit de rien répudier : fût-ce la cruauté, l’injustice et la misère contre lesquelles proteste parfois cette société même, qui les subit. Et comme ces abus existent aussi parmi nous, quel sera notre droit de les combattre à demeure, s’il suffit qu’ils se produisent ailleurs pour que nous nous inclinions devant eux ? »

Lévi-Strauss, Tristes tropiques (1955).

 * * *

« Il y a des gens qui croient que le relativisme est le bon moyen de défendre le respect des autres cultures, c’est totalement faux. Si vous êtes relativiste, tout le monde a raison de son point de vue, donc si vous voulez brimer les autres cultures, vous avez raison de votre point de vue ; de même si elles veulent vous brimer, elles ont raison de leur point de vue. Ce n’est pas avec des arguments qui consistent à valoriser systématiquement la différence culturelle, anthropologique, que nous allons lutter contre le racisme. C’est malheureusement avec cela que l’on est en train d’essayer de lutter en disant : vive la pluralité, la diversité et surtout ne parlons jamais de ce qui pourrait être commun à tous les hommes, parlons uniquement de ce qui les sépare et grâce à cela nous allons lutter contre le racisme. »

Jacques Bouveresse, « La philosophie et son histoire » in Le Noroît (numéro 296, février 1986).

* * *

« Nous devons un égal respect à toutes les cultures. (…) J’aimerais soutenir qu’il y a quelque chose de recevable dans cette présomption, mais qu’elle n’est nullement dépourvue de difficultés et qu’elle implique une sorte d’acte de foi. En tant que présomption, la revendication est que toutes les cultures humaines qui ont animé des sociétés entières durant des périodes parfois considérables ont quelque chose à dire à tous les êtres humains (…).

Lorsque j’appelle cet argument une “présomption”, je veux dire que c’est une hypothèse de départ à l’aide de laquelle nous devrions aborder l’étude de toute culture. La recevabilité de la revendication doit être démontrée par l’étude réelle de la culture. De fait, pour une culture suffisamment différente de la nôtre, il est possible que nous n’ayons a priori qu’une idée très confuse de la valeur potentielle de sa contribution. Pour une culture suffisamment différente, en effet, la compréhension réelle de sa valeur nous paraîtra étrange et peu familière (…).

Il est juste de réclamer comme un droit que l’on aborde l’étude de certaines cultures avec une présomption de leur valeur, comme il a été dit ci-dessus. Mais il est dépourvu de sens d’exiger comme un droit que nous finissions par conclure que leur valeur est grande ou égale à celles des autres. Autrement dit, si le jugement de valeur consiste à enregistrer quelque chose d’indépendant de nos volontés et de nos désirs, il ne saurait être dicté par un principe éthique. A l’examen, soit nous trouverons quelque chose de grande valeur dans telle culture, soit nous ne le trouverons pas. Mais requérir a priori un droit de valeur égale n’a pas plus de sens que d’exiger que nous trouvions la terre ronde ou plate, la température de l’air chaude ou froide (…).

Il doit exister une voie moyenne entre – d’un côté – la demande inauthentique et homogénéisante pour la reconnaissance d’égale valeur, et – de l’autre – l’enfermement volontaire à l’intérieur de critères ethnocentriques. Il existe d’autres cultures et nous avons à vivre de plus en plus ensemble, à la fois à l’échelle mondiale et dans le mélange de nos sociétés individuelles ».

C. Taylor, Multiculturalisme (1997).

***

 « [Le monde universitaire américain] depuis une vingtaine d’années, a placé au centre des conceptions philosophiques, politiques et morales de ce monde l’idée que le péché majeur est constitué par l’ethnocentrisme. Autrement dit, par l’illusion de supériorité qui nous pousserait à considérer notre propre civilisation comme meilleure que les autres. C’est là le préjugé qu’ont nourri sur elles-mêmes toutes les civilisations à travers l’histoire, et que conservent encore imperturbablement la plupart d’entre elles. Comme l’a remarqué Claude Lévi-Strauss, il n’existe pas de groupe humain, si minuscule, si misérable et primitif soit-il, qui ne se considère comme la plus haute incarnation possible de l’essence humaine et ne ricane de mépris en contemplant le reste de l’espèce. (…)

Ce n’est qu’avec la civilisation grecque, puis avec Rome et avec l’Europe moderne, que naquit dans une culture non certes une totale modestie, mais un point de vue critique de soi au sein même de cette culture. Avec Montaigne, par exemple, et, bien sûr, encore plus avec Montesquieu, se développe pleinement le thème de la relativité des valeurs culturelles. À savoir : nous n’avons pas le droit de décréter une coutume inférieure à la nôtre simplement parce qu’elle en diffère, et nous devons nous rendre capables de juger notre propre coutume comme si nous l’observions du dehors.

Seulement, chez Platon, Aristote ou au XVIIIe siècle chez les philosophes des Lumières (dont font partie les Pères fondateurs américains), ce principe relativiste ne signifie pas que toutes les coutumes se vaillent, mais que toutes doivent être impartialement jugées à la lumière de la raison, y compris la nôtre. Nous ne devions pas, selon eux, être plus indulgents pour nous-mêmes que pour autrui, mais nous ne devions pas non plus être plus indulgents pour autrui que pour nous-mêmes. L’originalité de la culture occidentale est d’avoir établi un tribunal des valeurs humaines, des droits de l’homme et des critères de rationalité devant lesquels toutes les civilisations doivent également comparaître. Elle n’est pas d’avoir proclamé qu’elles étaient toutes équivalentes, ce qui reviendrait à ne plus croire à aucune valeur. (…)

Dans l’Université américaine, chez les étudiants et chez les professeurs réunis, nous dit Allan Bloom (et on peut, je crois, étendre son observation à l’Europe), prévaut depuis peu l’idée fort différente que nous devons nous interdire de juger et à plus forte raison de condamner toute civilisation excepté la nôtre. Par exemple, Bloom pose à un étudiant le petit problème de morale pratique suivant : « Vous êtes administrateur civil britannique en Inde vers 1850 et vous apprenez qu’on s’apprête à brûler vive une veuve avec la dépouille de son mari défunt. Que faites-vous ? » Après plusieurs secondes d’intense perplexité, l’étudiant répond : « Pour commencer, les Anglais n’avaient qu’à pas se trouver en Inde. » Ce qui est sans doute exact, mais ne répond pas à la question et traduit surtout le désir d’éviter à n’importe quel prix de condamner une coutume non occidentale. (…)

Comme, au demeurant, la vigilance à l’égard de la civilisation occidentale ne s’est pas relâchée ; comme cette civilisation demeure, elle, pour toute âme vertueuse une proie légitime, il en résulte qu’elle seule reçoit désormais de nous et des autres les flèches de la critique. Aussi le seul crime considéré de nos jours comme inexpiable est-il le racisme. Et il doit l’être, à condition qu’on n’en tire pas le corollaire qu’un crime cesse d’être grave s’il est perpétré entre membres d’une même communauté raciale. Pourquoi serait-il moral de fusiller des homosexuels quand c’est en Iran, ou d’exterminer des Noirs quand c’est Robert Mugabe qui le fait ?

Lorsque Montaigne stigmatisait avec une vibrante virulence les forfaits des Européens durant la conquête du Nouveau Monde, il le faisait au nom d’une morale universelle, dont les Indiens eux-mêmes n’étaient pas, à ses yeux, dispensés.

Notre civilisation a inventé la critique de soi au nom d’un corps de principes valables pour tous les hommes et dont doivent relever toutes les civilisations, dans la véritable égalité. Elle perd sa raison d’être si elle abandonne ce point de vue. Les Perses d’Hérodote pensaient que tout le monde avait tort sauf eux; nous autres Occidentaux modernes, nous ne sommes pas loin de penser que tout le monde a raison sauf nous. Ce n’est pas là un développement de l’esprit critique, toujours souhaitable, c’en est l’abandon total. »

Jean-François Revel, « Culture : la crise de l’Occident » in Fin du siècle des ombres, (1987), p.224-227.

Publicités