Merleau-Ponty. Nature et culture.

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« Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour[i] que d’appeler une table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissaient inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions[ii]. Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire, en ce qu’il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique – et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d’échappement et par un génie de l’équivoque qui pourraient servir à définir l’homme ».

Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception.

[i] On sait que le baiser n’est pas en usage dans les mœurs traditionnelles du Japon.

[ii] Chez les indigènes des îles Trobriand, la paternité n’est pas connue. Les enfants sont élevés sous l’autorité de l’oncle maternel. Un mari, au retour d’un long voyage, se félicite de trouver de nouveaux enfants à son foyer. Il prend soin d’eux, veille sur eux et les aime comme ses propres enfants (Notes de Merleau-Ponty).

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À première vue, la distinction entre nature et culture est plutôt facile à faire. Est naturel ce qui relève de l’inné, c’est-à-dire ce qui est présent dès la naissance, et se développe spontanément. Est culturel, en revanche, ce qui relève de l’acquis, ce qui n’est pas donné d’emblée à l’homme, mais qui est produit par lui. La nature renvoie à l’animalité de l’homme, à la dimension biologique de son être, qui se retrouve chez chaque individu, quel qu’il soit, qu’alors que la culture renvoie plutôt à sa dimension spirituelle. Relèvent de la culture, au sens large du terme, non seulement les connaissances acquises dans tel ou tel domaine, mais aussi les mœurs et les coutumes, les règles et les lois, les croyances et les valeurs, que chaque individu adopte et respecte, du fait de son appartenance à une société ou à un groupe social particulier.

Or, est-il pertinent d’opposer la nature et la culture ? Ne convient-il pas plutôt de penser leur corrélation ou leur imbrication ? Il apparaît vain d’opposer nature et culture, car l’homme est simultanément, et de manière indistincte, un être naturel et un être culturel. Telle est la thèse de Merleau-Ponty dans cet extrait de la Phénoménologie de la perception : « Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué ». L’homme est un être hybride, à la fois naturel et culturel, et c’est dans cette étroite corrélation entre nature et culture que réside la complexité qui lui est propre, et qui le distingue des autres animaux. Il y aurait donc, non pas opposition, mais interaction entre le naturel et le culturel, car, d’une part, ce qui est naturel chez l’homme tend à se manifester de manière culturelle, et d’autre part, ce qui est culturel tend à se faire passer pour naturel.

Pour établir sa thèse, Merleau-Ponty commence par raisonner à partir d’exemples concrets, qui lui permettent de récuser toute opposition radicale entre nature et culture. Parce que nous avons l’habitude de telle ou telle pratique culturelle, et que nous les adoptons spontanément dans notre vie quotidienne, nous avons tendance à les tenir, à tort, pour naturelles : c’est que notre culture se fait « seconde nature ». Dans un deuxième moment, l’auteur généralise en proposant une définition de l’homme. Celui-ci se distingue des autres animaux, parce qu’il est capable de prendre en charge son existence, et de sans cesse se réinventer. En outre, l’homme est un être essentiellement ambigu, car tout ce qu’il fait peut être interprété soit comme naturel, soit comme culturel ; entre ces différentes interprétations, il est impossible de trancher.

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Pour se convaincre de la difficulté qu’il y a à distinguer les comportements naturels et ceux qui sont culturels, il suffit d’examiner quelques exemples concrets, ce que fait Merleau-Ponty dès la première phrase : « Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d’embrasser dans l’amour que d’appeler une table une table ». De la même manière qu’on utilise, au cours d’une conversation, le mot « table » pour désigner l’objet en question, on peut utiliser son corps de telle ou telle manière pour exprimer ses émotions ou ses sentiments, et les faire connaître à autrui. Par exemple, on a tendance à crier lorsqu’on est en colère, ou à embrasser la personne aimée, lorsqu’on est amoureux. En ce sens, au même titre que les mots, le corps « parle ». Mais s’agit-il d’un langage naturel ? On pourrait le penser, à première vue, car il semble que nous crions ou embrassons spontanément, sans réfléchir et sans avoir appris à le faire, donc d’une manière instinctive.

En fait, ce langage du corps est tout aussi conventionnel que le langage ordinaire qui passe par la parole. S’il était naturel, il se retrouverait chez tous les hommes [1] ; or, ce n’est pas le cas, comme le remarque Merleau-Ponty à propos du baiser : « On sait que le baiser n’est pas en usage dans les mœurs traditionnelles du Japon ». D’où ce paradoxe : rien ne semble plus naturel qu’un baiser ; et pourtant, le baiser révèle l’appartenance de l’individu à une culture, car on pourrait exprimer son amour d’une autre manière. On pourrait développer la même analyse à propos du cri : à bien y regarder, les comportements supposés naturels sont, en fait, culturels ; loin d’être innés, ils sont acquis par les individus, très probablement en imitant les autres. Merleau-Ponty est donc autorisé à comparer le fait de crier ou d’embrasser à celui de parler : désigner une table par le mot « table » est tout à fait conventionnel, car il n’y a aucun lien apparent entre le mot et la chose, qui autorise leur rapprochement ; en d’autres termes, le lien entre le signifiant et le signifié est arbitraire, et repose sur un accord préalable des locuteurs [2]. La comparaison prend ici tout son sens : le mot « table » est à la table ce que le cri est à la colère ou le baiser à l’amour. De même que chaque langue a ses propres mots, chaque culture a ses propres habitudes pour exprimer les émotions ou les sentiments.

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Merleau-Ponty surenchérit avec un second exemple : « Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissaient inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions ». La paternité révèle, en effet, la double dimension de l’homme, à la fois naturelle et culturelle. De prime abord, elle a un sens biologique : le père est le géniteur, celui qui a engendré (et donc transmis ses gènes). Mais elle ne se réduit pas à cela : être père, ce n’est pas seulement procréer, c’est aussi assister les enfants, aussi longtemps qu’ils ne peuvent pas se suffire à eux-mêmes, et veiller à leur éducation. Or, ce lien entre le père et l’enfant n’est pas naturel, mais culturel ; il est fixé par convention, et varie selon les sociétés, comme le signale Merleau-Ponty en faisant référence aux indigènes des îles Trobriand [3]. Chez eux, le rôle du père est attribué à l’oncle maternel, ce qui montre que le père institutionnel ou officiel n’est pas toujours le père biologique. Faut-il en conclure que tout est culturel chez l’homme, même ses gestes ou ses attitudes les plus spontanés ?

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À bien lire le texte, ce n’est pas tout à fait le propos de l’auteur : il s’agit moins de constater la prédominance de la culture au détriment de la nature que de souligner leur imbrication réciproque [4]. « Il est impossible de superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait « naturels » et un monde culturel ou spirituel fabriqué » : cette métaphore presque géologique suggère qu’il n’y a pas de séparation rigide entre le naturel et le culturel, mais plutôt une interaction constante et fluide. D’une part, ce qui est culturel à l’origine tend à se faire passer pour naturel, sous l’effet de l’habitude, et à cause de la répétition des mêmes comportements, comme le montrent les exemples du cri et du baiser. D’autre part, et inversement, ce qui est naturel (car relatif au corps et à la vie biologique) se manifeste de manière culturelle (en fonction des normes de la société), comme le suggère l’exemple de la paternité. Ainsi, Merleau-Ponty peut-il affirmer de manière paradoxale : « Tout est fabriqué et tout est naturel, comme on voudra dire ».

Tout d’abord, si l’homme est un être de culture, il ne peut pas s’affranchir complètement de la nature, et reste déterminé par elle : « il n’est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l’être simplement biologique ». En d’autres termes, quoi que l’homme fasse, il aura toujours des besoins naturels à satisfaire, liés à sa qualité d’être vivant. Mais, tout en satisfaisant ses besoins, il « se dérobe à la simplicité de la vie animale ». Par exemple, en ce qui concerne sa nutrition, il ne se contente pas de manger : ayant le sens du raffinement, il peut cuisiner et élaborer des plats. Ainsi, tout en veillant à sa propre conservation, il recherche aussi son propre plaisir. En ce sens, on peut dire, comme Merleau-Ponty, qu’il « détourne de leur sens les conduites vitales ». Pour garder le même exemple, si l’acte de manger est naturel (car exigé par notre corps), il est aussi culturel, dans la mesure où il y a certaines normes à respecter (nous ne mangeons pas n’importe quoi, n’importe comment, n’importe quand). Par ailleurs, force est de constater que, lorsque nous mangeons, nous ne faisons pas que manger : aux plaisirs de la table s’ajoutent les plaisirs de la conservation ; lors d’un repas, certes, nous nous nourrissons, mais nous échangeons aussi les uns avec les autres ; par là même, ce que nous faisons acquiert un autre sens : au-delà de la simple nutrition, ce qui est en jeu, c’est le lien social qu’il faut préserver. Ainsi, selon l’auteur, ce qui définit l’homme, c’est non seulement la « sorte d’échappement » par laquelle il s’élève au-dessus de sa condition animale, mais aussi ce « génie de l’équivoque », dans la mesure où ses actions et ses comportements ont toujours, et de manière inextricable, un double sens, à la fois naturel et culturel.

Si l’homme peut être qualifié de « génie », c’est parce qu’il est capable, contrairement aux animaux, d’inventer des nouvelles manières de vivre : en d’autres termes, ce qu’il est n’est pas déterminé, à l’avance, par sa nature, son corps ou ses gènes. Cette invention de soi commence par un certain usage de son propre corps : par exemple, Marcel Mauss remarque que, dans certaines cultures, la position assise, qui semble pour nous aller de soi, n’est pas connue ; si les individus s’accroupissent, ils ne s’assoient pas comme nous le faisons spontanément, ce qui montre, à nouveau, à quel point la culture détermine de nombreux aspects de notre existence [5]. Enfin, si toute action humaine est « équivoque », c’est parce qu’on peut l’aborder à partir de différents points de vue (biologique, sociologique ou autre), et qu’elle ne se réduit à aucun de ces points de vue. Ce que fait l’homme a toujours plusieurs significations, d’où la complexité irréductible qui le définit, et que Merleau-Ponty tente de décrire.

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Il faut donc dépasser l’opposition entre nature et culture. La distinction s’avère difficile, car la culture se fait « seconde nature » [6]. Remarquons, pour conclure, que cette distinction n’est pas indifférente, et peut même avoir des conséquences d’un point de vue moral et politique. On pourrait prendre comme exemple la violence. Est-elle naturelle ou culturelle ? En d’autres termes, faut-il expliquer la violence par l’hérédité biologique ou par l’environnement social et culturel ? Un individu est-il naturellement violent, déterminé par ses gènes à commettre tel ou tel acte horrible, ou est-il devenu violent, à cause de son milieu social et des personnes qu’il fréquente ? Selon la réponse qu’on apporte à une telle question, le programme politique mis en place pour assurer la sécurité des citoyens sera différent : si la violence est naturelle, on ne peut rien faire, si ce n’est réprimer sévèrement et enfermer (voire tuer) les individus potentiellement dangereux ; si la violence est culturelle, en revanche, l’espoir est encore permis qu’un individu, qui a été violent, ne le soit plus, pour autant qu’on parvienne à le rééduquer ; on privilégiera alors la prévention à la répression.

[1] Cf. Lévi-Strauss : « Partout où la règle se manifeste, nous savons avec certitude être à l’étage de la culture. Symétriquement, il est aisé de reconnaître dans l’universel le critérium de la nature. Car ce qui est constant chez tous les hommes échappe nécessairement au domaine des coutumes, des techniques et des institutions par lesquelles leurs groupes se différencient et s’opposent (…). Posons donc que tout ce qui est universel, chez l’homme, relève de l’ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier » ( Les structures élémentaires de la parenté).

[2] C’est le principe de « l’arbitraire du signe » selon Ferdinand de Saussure : « Ainsi l’idée de « sœur » n’est liée par aucun rapport intérieur avec la suite de sons s-ö-r qui lui sert de signifiant ; il pourrait être aussi bien représenté par n’importe quel autre : à preuve les différences entre les langues et l’existence même de langues différentes : le signifié « bœuf » a pour signifiant b-ö-f d’un côté de la frontière, et o-k-s (Ochs : bœuf en allemand) de l’autre » (Cours de linguistique générale).

[3] Qui ont été étudiés par Bronislaw Malinowski, l’un des grands anthropologues du début du XXe siècle.

[4] « Il n’est pas plus naturel ou pas moins conventionnel » :  la formule initiale suggère bien une équivalence entre naturel et culturel.

[5] Cf. Marcel Mauss, « Les techniques du corps » (1934) in Sociologie et anthropologie.

[6] Cf. Pascal : « La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Mais qu’est-ce que la nature? Pourquoi la coutume n’est-elle pas naturelle? J’ai grand-peur que cette nature ne soit qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature » (Pensées, éd. LG, 117).

 

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