L’explication de texte

amour midi  Éric Rohmer, L’amour l’après-midi, 1972.

1)      Remarques préliminaires

Si penser, c’est penser par soi-même, il est néanmoins impossible de penser seul. Pour progresser, la pensée doit accueillir l’altérité : l’explication de texte, loin de se réduire à un simple exercice scolaire, trouve ici sa raison d’être. La lecture des grands auteurs est, à l’évidence, une condition préalable et nécessaire à la formation de sa propre pensée. Celui qui estime pouvoir en faire l’économie, à coup sûr, se leurre. A l’instar de la dissertation, l’explication de texte est donc un exercice formateur : bien qu’il soit imposé par l’institution scolaire, il n’en est pas pour autant arbitraire. L’histoire de la philosophie suffit pour le montrer : à travers les siècles, on ne cesse de relire les mêmes textes pour en faire l’exégèse. Il va de soi qu’un texte, pour être compris, doit être expliqué. Encore faut-il expliquer ce que signifie « expliquer ». L’étymologie, de nouveau, est très instructive : « expliquer » vient du latin « explicare » qui renvoie à l’idée de pli. Si on suit cette piste, l’idée est alors la suivante : au fond, expliquer un texte consiste à le déplier, c’est-à-dire à dérouler ou déployer les idées qu’il contient. Littéralement, il s’agit de déplier ce qui est plié dans le texte. Comprenons : il faut rendre explicite ce qui est implicite. Telle est la finalité ultime de l’explication de texte. Cela suppose que le lecteur adopte une certaine posture à l’égard du texte.

Tout d’abord, il faut qu’il considère les « plis » du texte : en ce sens, il doit être sensible à sa teneur problématique. D’où un premier écueil à éviter : la paraphrase. Pour expliquer un texte, il faut prendre du recul par rapport à celui-ci, afin de dégager le problème dont il est question et ses enjeux philosophiques. Sans cela, on tombe inévitablement dans la paraphrase : celui qui paraphrase n’explique pas le texte, mais le répète. Parce qu’il n’a pas vu les « plis » du texte, pourrait-on dire, il ne peut pas le « déplier » : tout ce qu’il peut faire, c’est dire la même chose que l’auteur, mais avec des mots différents ; par là même, il n’explique rien. Certes, pour comprendre un texte, nous avons parfois besoin de le reformuler ou de le résumer. Toutefois, il s’agit d’une opération préliminaire qui doit nous permettre d’expliquer le texte, mais qui ne peut pas se substituer à l’explication proprement dite. Il ne suffit pas de dire ce que l’auteur dit : il faut comprendre les raisons qui le poussent à dire ce qu’il dit. En d’autres termes, expliquer un texte revient à chercher sa « raison d’être ». Le texte étant de nature philosophique, sa « raison d’être » sera toujours un problème [1]. Dans la mesure où il n’est pas toujours énoncé explicitement par l’auteur, il faut le découvrir. Pour expliquer un texte, il faut donc remonter de la thèse défendue par l’auteur au problème qui le préoccupe.

 Or, on peut tomber dans un second écueil, symétrique au premier : l’oubli du texte. Certes, il faut penser ce que le texte donne à penser, sans s’arrêter à ce qu’il dit explicitement. Toutefois, s’il faut prendre du recul par rapport au texte pour saisir sa portée philosophique, il ne faut pas non plus faire du texte un « prétexte » pour disserter librement à partir du problème qu’il pose. Par conséquent, il faut savoir se tenir à la bonne distance par rapport au texte : ni trop près (paraphrase), ni trop loin (dissertation hors-sujet). On pourrait dire que notre rapport au texte doit être interactif : en interrogeant le texte, nous nous interrogeons nous-mêmes, et vice versa ; il s’agirait d’instaurer un dialogue avec lui.

2)     Le travail de préparation

A l’évidence, il faut lire plusieurs fois le texte, afin de l’analyser dans le détail. Il va de soi que la méthode qui est en vigueur pour la lecture des textes littéraires reste valide. Seulement, dans la mesure où le texte qui vous est proposé est d’abord philosophique, il faut être davantage attentif au fond. Il n’est pas nécessaire de faire le recensement de toutes les figures de style auxquelles l’auteur a recours ! En revanche, à l’instar de ce que vous faites en français, il faut dégager la structure argumentative du texte en repérant d’abord le thème du texte (ce dont il est question), la thèse de l’auteur (le point de vue qui est défendu), les arguments qu’il avance en faveur de cette thèse ou les exemples qu’il utilise éventuellement pour l’illustrer. Soyez attentifs aux connecteurs logiques qui indiquent les étapes du raisonnement. S’il faut comprendre ce que dit l’auteur, il faut aussi être sensible à ce qu’il fait. Loin de se réduire à sa signification verbale, un texte est aussi un acte de pensée. Cet acte est rendu nécessaire par un problème qu’il convient de dégager. Ainsi, au cours du travail de préparation, il s’agit de répondre tour à tour aux questions suivantes :

1. Quel est le thème dominant du texte ? Le thème correspond à la (ou les) notion(s) qui est (ou sont) abordée(s) par l’auteur. En général, il est relativement aisé de le découvrir : il suffit de lire le texte.  Exemples : tel texte de Bergson porte sur la conscience ; tel texte de Sartre porte sur la liberté. La plupart du temps, les textes proposés au baccalauréat portent sur des notions qui sont au programme. Or, il ne suffit pas de savoir de quoi parle le texte : encore faut-il déterminer ce que dit l’auteur.

2. Quelle est la thèse défendue par l’auteur ? Cette question est plus difficile que la précédente. Si la thèse est souvent énoncée explicitement par l’auteur (soit au début du texte, soit à la fin en guise de conclusion), elle est parfois implicite. En outre, sa subtilité peut décontenancer le lecteur, lequel, voulant simplifier, sera amené à commettre des contresens. Pensons à Nietzsche qui disait : « Malheur à moi, qui suis une nuance ! ». Si le thème porte sur des notions, la thèse, en revanche, parce qu’elle correspond à la position de l’auteur sur le sujet abordé, fait intervenir des concepts. Plus exactement, elle constitue l’aboutissement du travail conceptuel opéré par l’auteur. Ainsi, elle prend souvent la forme d’un jugement (positif ou négatif). Exemples : selon Bergson, la conscience est mémoire ; telle est la thèse qu’il défend ; de même, selon Alain, penser, c’est dire non. La thèse est donc toujours une proposition qui relie plusieurs idées entre elles. Or, de nouveau, il ne suffit pas de savoir ce que dit l’auteur à propos de tel ou tel sujet : pour comprendre le texte, il faut aussi déterminer pourquoi l’auteur dit ce qu’il dit.

3. Quel est le problème qui est posé ? Il faut ainsi remonter de la thèse au problème, comme on remonte le cours d’un fleuve pour découvrir sa source. Du point de vue de l’auteur, c’est le problème qui rend nécessaire l’activité de penser. Du point de vue du lecteur, c’est le problème qui donne du sens au texte. La thèse défendue par l’auteur reste, à coup sûr, inintelligible pour le lecteur, tant que celui-ci ne la rapporte pas au problème qui l’a suscitée. Dès lors que le problème est dégagé, le texte devient tout d’un coup plus intéressant aux yeux du lecteur, puisqu’il perçoit alors ses différents enjeux. Loin d’être arbitraire, la thèse de l’auteur prend tout son sens. Pour mieux cerner le problème, et donc la difficulté précise à laquelle se confronte l’auteur, nous pouvons être amenés, d’un point de vue rhétorique, à multiplier les interrogations. Le problème n’en est pas moins un : selon les textes, il est plus ou moins complexe ; pour rendre compte de sa complexité, nous sommes parfois obligés de distinguer ses différentes composantes. Ainsi, un problème ne se réduit pas à une question, mais peut être constitué par un ensemble de questions entremêlées. Or, une autre étape est nécessaire : le problème ayant été dégagé, il faut déterminer non seulement pourquoi l’auteur dit ce qu’il dit, mais aussi comment il le dit.

4. Quelle est la structure du texte ? Il s’agit ici de repérer, à l’aide des connecteurs logiques (« néanmoins », « cependant », « or », « donc », etc…), comment les idées s’enchaînent dans le texte. Quels arguments l’auteur avance-t-il, et selon quel ordre ? A-t-il recours à des exemples pour illustrer sa thèse ? Répond-t-il à certaines objections qu’il emprunte à ses adversaires ou qu’il se fait à lui-même ? Il faut donc établir un « plan » du texte, en le divisant en différentes parties : assurément, loin d’être arbitraire, cette division doit correspondre aux différents moments de l’argumentation. L’objectif est d’avoir une vue synthétique sur le texte, afin de saisir son mouvement général.

5. Quelle est la portée du texte ? En dernier instance, pour clore ce travail de préparation (au brouillon), ayant déterminé le problème dont il est question, et établi la structure logique du texte, on pourra s’interroger sur ses enjeux philosophiques. Si l’auteur cherche à répondre à un problème, la réponse qu’il apporte peut, à son tour, poser problème ! Vous devez donc, non seulement prendre en charge le problème posé par l’auteur, en vous l’appropriant, mais aussi examiner, d’un point de vue critique, la thèse que celui-ci défend, pour la corriger ou la préciser si nécessaire.  Il ne faut pas hésiter à émettre des objections et à discuter le propos de l’auteur.

3)     Quelques conseils pour la rédaction

  • L’introduction : il est nul besoin ici de faire des grands discours ; la sobriété sera de mise : il suffit de présenter le texte en énonçant tour à tour le thème qu’il aborde, la thèse défendue par l’auteur, puis le problème qu’il pose, enfin sa structure logique. La sobriété n’exclut pas la précision : il faut être, autant que possible, fidèle au texte. S’il faut synthétiser le propos de l’auteur, il ne faut pas non plus le caricaturer. Comme pour la dissertation, on peut concevoir trois paragraphes distincts (le premier consacré à l’énoncé du thème et de la thèse, le second à la problématique générale, le troisième enfin à la structure logique).
  • Le développement : l’explication doit être linéaire. Il faut suivre le texte, pas à pas, du début à la fin, en examinant chaque phrase. Le plan de votre devoir doit être calqué sur la structure logique du texte. Ainsi, par exemple, si le texte comporte trois parties, facilement identifiables grâce aux connecteurs logiques et aux alinéas, il faudra, de même, organiser votre explication en trois parties, chaque partie de votre devoir étant consacrée  à une partie du texte. Par ailleurs, n’hésitez pas, si possible, à analyser le texte dans le détail. Est valorisé l’élève qui se confronte au texte, qui fait des efforts pour le comprendre. Mieux vaut se confronter à une difficulté, quitte à reconnaître son échec ou son incompréhension, plutôt que de l’ignorer et faire comme si de rien n’était.
  • La conclusion : nécessairement synthétique, elle reprend la quintessence de votre propos. Une ouverture est possible : mais elle n’est ni obligatoire ni nécessaire.

En guise de conclusion : la qualité de votre explication dépend, à l’évidence, de la qualité de votre lecture. Plus votre lecture sera riche parce qu’elle aura dégagé le problème du texte et mis l’accent sur les points de l’argumentation qui font difficulté, plus votre explication sera pertinente.

[1] La dissertation et l’explication de texte sont deux exercices différents, qui ont néanmoins les mêmes exigences : dans les deux cas, il faut problématiser ; seule la modalité change. En dissertation, nous avons une question qui nous est posée, et nous cherchons à y répondre (même si pour cela, il convient, au préalable, d’avoir transformé la question en problème). Lorsque nous sommes confrontés à un texte, en revanche, nous avons une réponse, mais nous avons à chercher la question. En outre, nous pouvons nous interroger sur la valeur de la réponse qui nous est proposée.

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