Les historiens peuvent-ils éviter d’interpréter ?

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PLAN DU COURS

1. L’histoire comme connaissance

a) La spécificité de l’histoire

Cf. Marrou, De la connaissance historique : « l’histoire est la connaissance du passé humain. »

  • Les documents
  • Explication et compréhension

b) La méthode en histoire

Cf. Langlois et Seignobos : l’école méthodique (ou positiviste).

2. L’histoire comme interprétation

a) Le problème des faits

Cf. Paul Valéry, Variétés et Lucien Febvre, Combats pour l’histoire.

b) Le problème de l’explication

Cf. Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire.

3. La vérité de l’histoire

a) L’objectivité de l’historien

Cf. Marrou, De la connaissance historique et Ricoeur, Histoire et vérité.

b) Les limites de l’interprétation. La primauté des faits.

Cf. H. Arendt, La crise de la culture.

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TEXTES

« Qu’est-ce donc que l’histoire ? Je proposerai de répondre : L’histoire est la connaissance du passé humain. L’utilité pratique d’une telle définition est de résumer dans une brève formule l’apport des discussions et gloses qu’elle aura provoquées. Commentons-la :

Nous dirons connaissance et non pas, comme tels autres, « narration du passé humain », ou encore « œuvre littéraire visant à le retracer » ; sans doute, le travail historique doit normalement aboutir à une œuvre écrite (…), mais il s’agit là d’une exigence de caractère pratique (la mission sociale de l’historien…) : de fait, l’histoire existe déjà, parfaitement élaborée dans la pensée de l’historien avant même qu’il l’ait écrite ; quelles que puissent être les interférences des deux types d’activité, elles sont logiquement distinctes.

Nous dirons connaissance et non pas, comme d’autres, « recherche » ou « étude » (bien que ce sens d’«enquête » soit le sens premier du mot grec historia), car c’est confondre la fin et les moyens ; ce qui importe c’est le résultat atteint par la recherche : nous ne la poursuivrions pas si elle ne devait pas aboutir ; l’histoire se définit par la vérité qu’elle se montre capable d’élaborer. Car, en disant connaissance, nous entendons connaissance valide, vraie : l’histoire s’oppose par là à ce qui serait, à ce qui est représentation fausse ou falsifiée, irréelle du passé, à l’utopie, à l’histoire imaginaire (…), au roman historique, au mythe, aux traditions populaires ou aux légendes pédagogiques – ce passé en images d’Épinal que l’orgueil des grands États modernes inculque, dès l’école primaire, à l’âme innocente de ses futurs citoyens.

Sans doute cette vérité de la connaissance historique est-elle un idéal, dont plus progressera notre analyse, plus il apparaîtra qu’il n’est pas facile à atteindre : l’histoire doit être le résultat de l’effort le plus rigoureux, le plus systématique pour s’en rapprocher. C’est pourquoi on pourrait peut-être préciser utilement « la connaissance scientifiquement élaborée du passé », si la notion de science n’était pas elle-même ambiguë. »

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, 1954.

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« Tout le monde consent que Louis XIV soit mort en 1715. Mais il s’est passé en 1715 une infinité de d’autres choses observables, qu’il faudrait une infinité de mots, de livres, et même de bibliothèques pour conserver à l’état écrit. Il faut donc choisir, c’est-à-dire convenir non seulement de l’existence, mais encore de l’importance du fait ; et cette convention est capitale. (…) L’importance est à notre discrétion comme l’est la valeur des témoignages. On peut raisonnablement penser que la découverte des propriétés du quinquina est plus importante que tel traité conclu vers la même époque ; et, en effet, en 1932, les conséquences de cet instrument diplomatique peuvent être totalement perdues et comme diffuses dans le chaos des événements, tandis que la fièvre est toujours reconnaissable, que des régions paludéennes du globe sont de plus en plus visitées ou exploitées, et que la quinine fut peut-être indispensable à la prospection et à l’occupation de toute la terre, qui est, à mes yeux, le fait dominant de notre siècle. »

Paul Valéry, Variétés, Essais quasi politiques, Discours de l’histoire, 1944.

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« L’historien ne saurait [dit-on] choisir les faits. Choisir ? de quel droit ? au nom de quel principe ? Choisir, la négation de l’œuvre scientifique… » — Mais toute histoire est choix.

Elle l’est, du fait même du hasard qui a détruit ici, et là sauvegardé les vestiges du passé. Elle l’est du fait de l’homme : dès que les documents abondent, il abrège, simplifie, met l’accent sur ceci, passe l’éponge sur cela. Elle l’est du fait, surtout, que l’historien crée ses matériaux ou, si l’on veut, les recrée : l’historien, qui ne va pas rôdant au hasard à travers le passé, comme un chiffonnier en quête de trouvailles, mais part avec, en tête, un dessein précis, un problème à résoudre, une hypothèse de travail à vérifier. Dire : « ce n’est point attitude scientifique », n’est-ce pas montrer, simplement, que de la science, de ses conditions et de ses méthodes, on ne sait pas grand-chose ? L’histologiste mettant l’œil à l’oculaire de son microscope, saisirait-il donc d’une prise immédiate des faits bruts ? L’essentiel de son travail consiste à créer, pour ainsi dire, les objets de son observation, à l’aide de techniques souvent fort compliquées. Et puis, ces objets acquis, à « lire » ses coupes et ses préparations. Tâche singulièrement ardue ; car décrire ce qu’on voit, passe encore ; voir ce qu’il faut décrire, voilà le difficile.

Établir les faits et puis les mettre en œuvre… Eh oui, mais prenez garde : n’instituez pas ainsi une division du travail néfaste, une hiérarchie dangereuse. N’encouragez pas ceux qui, modestes et défiants en apparence, passifs et moutonniers en réalité, amassent des faits pour rien et puis, bras croisés, attendent éternellement que vienne l’homme capable de les assembler. (…) Élaborer un fait, c’est construire. Si l’on veut, c’est à une question fournir une réponse. Et s’il n’y a pas de question, il n’y a que du néant. »

Lucien Febvre, Combats pour l’histoire, 1952.

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« Partons de la proposition historique la plus simple : « Louis XIV devint impopulaire parce que les impôts étaient trop lourds ». Il faut savoir que, dans la pratique du métier d’historien, une phrase de ce genre peut avoir été écrite avec deux significations très différentes (il est curieux que, sauf erreur, on ne l’ait jamais dit : aurait-on oublié que l’histoire est connaissance par documents, donc connaissance lacunaire ?) ; les historiens passent sans cesse d’une de ces significations à l’autre sans crier gare et même sans bien s’en rendre compte, et la reconstitution du passé se trame précisément dans ces allées et venues. Ecrite dans sa première signification, la proposition veut dire que l’historien sait par des documents que les impôts ont bien été la cause de l’impopularité du roi ; il l’a, pour ainsi dire, entendu de ses oreilles. Dans la seconde signification, l’historien sait seulement que les impôts étaient lourds et que, par ailleurs, le roi est devenu impopulaire à la fin de son règne ; il suppose alors ou croit évident que l’explication la plus obvie de cette impopularité est le poids des impôts. Dans le premier cas, il nous raconte une intrigue qu’il a lue dans les documents : la fiscalité a rendu le roi impopulaire ; dans le second, il fait une rétrodiction, il remonte, de l’impopularité, à une cause présumée, à une hypothèse explicative. (…) L’incertitude est alors celle-ci : nous sommes assurés de l’effet, mais sommes-nous remontés à la bonne explication ? La cause est-elle la fiscalité, les défaites du roi ou encore une troisième chose à laquelle nous n’avons pas songé ? La statistique des messes que les fidèles faisaient dire pour la santé du roi montre clairement la désaffection des esprits à la fin du règne ; par ailleurs, nous savons que les impôts étaient devenus plus lourds et nous avons dans l’esprit que les gens n’aiment pas les impôts. Les gens, c’est-à-dire l’homme éternel, autrement dit nous-mêmes et nos préjugés ; mieux vaudrait une psychologie d’époque. Or nous savons qu’au XVIIe siècle beaucoup d’émeutes étaient causées par des impôts nouveaux, les mutations monétaires et la cherté des grains ; cette connaissance n’est pas innée en nous et nous n’avons pas non plus l’occasion, au XXe siècle, de voir beaucoup d’émeutes de ce genre : les grèves ont d’autres raisons. Mais nous avons lu l’histoire de la Fronde ; la liaison de l’impôt et de l’émeute nous y a été immédiatement perceptible et la connaissance globale du rapport causal nous est restée. L’impôt est donc une cause vraisemblable du mécontentement, mais d’autres ne le seraient-elles pas tout autant ? (…) On parvient ainsi à des conclusions plus ou moins vraisemblables : « Les causes de cette émeute, qui sont mal connues, étaient probablement l’impôt, comme toujours à cette époque, en de telles circonstances ». Sous entendu : si les choses se sont passées régulièrement ; la rétrodiction s’apparente par là au raisonnement par analogie ou à cette forme de prophétie raisonnable, car conditionnelle, qu’on appelle une prédiction ».

Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, 1971.

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« Contre l’objectivisme des positivistes, nous avons longtemps dû insister sur le facteur « subjectif » introduit dans l’histoire, comme dans toute science, par l’intervention active, constructive, en un sens créatrice du sujet connaissant – mais cette subjectivité-là n’est pas celle du sceptique.

Car deux historiens, posant un problème de la même manière, disposant des mêmes données documentaires et du même équipement technique et culturel permettant de les mettre en œuvre, ne trouveront pas des réponses différentes, ne construiront pas deux histoires. L’historien n’est pas emprisonné dans sa subjectivité. (…)

La solution du problème de la vérité historique doit être formulée à la lumière de tout ce que nous a fait découvrir notre analyse critique : ni objectivisme pur, ni subjectivisme radical ; l’histoire est à la fois saisie de l’objet et aventure spirituelle du sujet connaissant ; elle est ce rapport :

h = P/p

établi entre deux plans de la réalité humaine : celle du Passé, bien entendu, mais celle aussi du présent de l’historien, agissant et pensant dans sa perspective existentielle, avec son orientation, ses antennes, ses aptitudes – et ses limites, ses exclusives (il y a des aspects du passé que, parce que je suis moi et non tel autre, je ne suis pas capable de percevoir ni de comprendre). Que dans cette connaissance il y ait nécessairement quelque chose de subjectif, quelque chose de relatif à ma situation d’être dans le monde, n’empêche pas qu’elle puisse être en même temps une saisie authentique du passé. En fait, lorsque l’histoire est vraie, sa vérité est double, étant faite à la fois de vérité sur le passé et de témoignage sur l’historien. »

Henri-Irénée Marrou, De la connaissance historique, 1954.

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« Est-ce qu’il existe aucun fait qui soit indépendant de l’opinion et de l’interprétation ? Des générations d’historiens et de philosophes de l’histoire n’ont-elles pas démontré l’impossibilité de constater des faits sans les interpréter, puisque ceux-ci doivent d’abord être extraits d’un chaos de purs événements (et les principes du choix ne sont assurément pas des données de fait), puis être arrangés en une histoire qui ne peut être racontée que dans une certaine perspective, qui n’a rien à voir avec ce qui a eu lieu à l’origine ? Il ne fait pas de doute que ces difficultés, et bien d’autres encore, inhérentes aux sciences historiques, soient réelles, mais elles ne constituent pas une preuve contre l’existence de la matière factuelle, pas plus qu’elles ne peuvent servir de justification à l’effacement des lignes de démarcation entre le fait, l’opinion et l’interprétation, ni d’excuse à l’historien pour manipuler les faits comme il lui plaît. Même si nous admettons que chaque génération ait le droit d’écrire sa propre histoire, nous refusons d’admettre qu’elle ait le droit de remanier les faits en harmonie avec sa perspective propre ; nous n’admettons pas le droit de porter atteinte à la matière factuelle elle-même. »

Hannah Arendt, La Crise de la culture.

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