Le bonheur et l’argent

DicaprioBillet

L’argent fait-il le bonheur ? 

La toute-puissance de l’argent.

« L’argent, du fait qu’il possède la qualité de tout acheter et de s’approprier tous les objets, est l’objet dont la possession est la plus éminente de toutes. L’universalité de sa qualité est la toute-puissance de son essence. Il passe donc pour tout-puissant… (…)

Ce que je peux m’approprier grâce à l’argent, ce que je peux payer, je le suis moi-même, moi le possesseur de l’argent. Ma force est tout aussi grande qu’est la force de l’argent. Les qualités de l’argent sont mes qualités et mes forces essentielles en tant que possesseur de l’argent. Ce que je suis et ce que je puis n’est donc nullement déterminé par mon individualité. Je suis laid, mais je peux m’acheter la plus belle femme. Donc je ne suis pas laid, car l’effet de la laideur, sa force repoussante, est annulé par l’argent. De par mon individualité, je suis perclus[1], mais l’argent me procure vingt-quatre jambes ; je ne suis donc pas perclus. Je suis méchant, malhonnête, sans conscience, sans esprit, mais l’argent est vénéré, donc aussi son possesseur. L’argent est le bien suprême, donc son possesseur est bon ; l’argent m’évite en outre d’être malhonnête et l’on me présume honnête. Je n’ai pas d’esprit, mais l’argent est l’esprit réel de toute chose ; comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? De plus, il peut s’acheter les gens spirituels et celui qui possède la puissance sur les gens d’esprit n’est-il pas plus spirituel que l’homme d’esprit ? Moi qui par l’argent peux avoir tout ce que désire un cœur humain, ne suis-je pas en possession de tous les pouvoirs humains ? Mon argent ne transforme-t-il pas toutes mes impuissances en leur contraire ? »

Karl Marx , Les manuscrits de 1844, GF-Flammarion, p.207-209.

 

Calvinhobbes1

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De la philosophie à l’économie. Le paradoxe d’Easterlin.

Richard Easterlin est un économiste américain, né en 1926. En 1974, dans un article important, intitulé : « Does economic growth improve the human lot ? Some empirical evidence », il a mis en évidence un paradoxe : une hausse du PIB n’implique pas nécessairement une hausse du bien-être ressenti par les individus. Comment expliquer ce paradoxe ?

« En trente ans, en France, la consommation d’anti-dépresseurs a été multipliée par trois, les tentatives de suicide des quinze / vingt-cinq ans par deux. Aux États-Unis, les indicateurs de bien-être sont en baisse de 30% par rapport aux niveaux atteints dans les années cinquante. Enquête après enquête, le résultat est le même : le bonheur régresse ou stagne dans les sociétés riches, en France comme ailleurs.

Comment comprendre le paradoxe d’une société qui se donne un but qu’elle manque toujours ? Une réponse vient naturellement à l’esprit : les humains ne peuvent être heureux car ils s’habituent à tout. Les progrès réalisés, quels qu’ils soient, deviennent vite ordinaires. (…) Pourquoi le bonheur semble-t-il plus dur aujourd’hui qu’hier à atteindre, malgré, dans les pays riches, une richesse matérielle beaucoup plus élevée ? (…)

[Deux arguments pour expliquer ce paradoxe]

[L’argument de l’habitude ou du « tapis roulant hédonique »]

L’homme semble s’habituer à tout, ce qui est à la fois rassurant et désespérant. Dans le temps et dans l’espace, le pourcentage de gens heureux et malheureux est ainsi remarquablement stable. Cette stabilité doit évidemment beaucoup à la formidable capacité d’adaptation et d’imitation de l’homme. Toute richesse, tout progrès est relatif, et se dissout vite dans la comparaison à autrui.

Quand on demande aux millionnaires le niveau de fortune qui serait nécessaire pour qu’ils se sentent « vraiment à l’aise », ils répondent tous de la même manière, quel que soit le niveau déjà atteint : le double de ce qu’ils possèdent déjà… Le cœur du problème est toutefois que les gens n’anticipent pas leur propre capacité d’adaptation. Ils pensent qu’ils pourraient être heureux si on leur donnait (un peu) plus, qu’ils seraient alors rassasiés, mais ne le sont pas. La hausse à venir du revenu fait toujours rêver, même si, une fois réalisée, cette hausse n’est jamais suffisante. Car les gens comparent leur revenu futur à leurs aspirations courantes, sans en prendre compte l’évolution inéluctable de celles-ci… Telle est la clé principale de la recherche (vaine) du bonheur. (…)

[L’argument de la comparaison avec les autres]

Un ressort essentiel de la nature humaine : le besoin maladif de se comparer aux autres. (…) Dans une expérience de laboratoire où on les interroge sur leurs préférences, les étudiants d’une université américaine répondent qu’ils préféreraient gagner 50 000 dollars lorsque leurs condisciples en gagnent 25 000, plutôt que 100 000 dollars si les autres en gagnent 200 000. Les résultats de cette expérience s’observent dans la vie réelle. Le bonheur dépend des comparaisons que chacun établit avec un groupe de référence, les amis ou les collègues. (…)

L’un des secrets du bonheur se résume assez simplement : comparez-vous à ceux qui ont moins que vous. En moyenne, les médaillés de bronze sont plus heureux que les médaillés d’argent (cela a été vérifié statistiquement…). Les médaillés d’argent se comparent aux médaillés d’or. Les médaillés de bronze, à ceux qui n’ont rien.  »

Daniel Cohen, Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux, Le livre de poche, 2012, p.11-12, p.26-27, p. 22, p.41-42.

[1] Impotent, paralysé.

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Consommation et déception

S’il est vrai (…) que le confort est l’ennemi du plaisir, alors tout produit capable d’assurer un confort ou d’écarter un inconfort, par exemple, un système automatique de chauffage ou un réfrigérateur, ne procurera qu’une quantité de plaisir relativement faible. Aussi longtemps qu’il reste en état de marche, un tel produit satisfait une fois pour toutes un certain besoin, de sorte qu’il n’apporte du plaisir qu’à une seule reprise : lors de l’acquisition du produit et de sa mise en route (quand on le « branche »). Ensuite, il assure un confort mais ne donne plus accès au plaisir, car celui-ci suppose le passage de l’inconfort au confort. Il est une expression qui rend bien compte de cette situation : on dit que la possession d’un tel produit paraît « aller de soi ». Cela comporte une légère nuance implicite de scrupule ou de regret : le sentiment qu’il conviendrait d’être plus heureux, reconnaissant, vivement satisfait de posséder ce produit. (…)

En fait, lorsque nous disons que la possession de ces produits durables constamment générateurs de confort nous apparaît comme allant de soi, il y a là un reproche qui s’adresse peut-être non seulement à nous-mêmes, mais également aux produits considérés. Nous leur en voulons, précisément, de n’apporter que du confort et presque aucun plaisir, à la grande différence d’acquisitions plus traditionnelles, de biens non durables tels que la nourriture. Des biens qui procurent un grand plaisir en même temps que du confort ont constitué pendant de nombreux siècles le gros des achats du consommateur ; ils ont aussi joué un rôle central dans l’expérience de la consommation propre à l’enfance et à l’adolescence. C’est pourquoi le changement drastique que les biens durables apportent dans l’équilibre entre confort et plaisir est inattendu ; la faible quantité de plaisir qu »ils procurent est tout d’abord déconcertante. (…)

Si notre analyse est exacte, la déception pourrait être particulièrement répandue dans les sociétés qui connaissent pour la première fois une diffusion massive de biens durables. Cela semble bien sûr assez paradoxal, car on pourrait s’attendre à trouver de belle humeur une population dont de larges fractions accèdent pour la première fois aux bienfaits (…) tant vantés de la « grande consommation de masse ». Dans la réalité, on peut voir les deux états d’esprit, optimisme général et désaffection massive, se succéder rapidement. « 

Albert Hirschman, Bonheur privé, action publique, Fayard, 1983, p.59-61.

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L’exemple de la voiture

 » A notre époque, le bien durable le plus important, c’est la voiture particulière. (…) Il ne fait pas de doute (…) qu’elle est capable de procurer du plaisir, le « plaisir de conduire », soit en liaison avec sa fonction utilitaire, soit même sous une forme pure, lorsqu’on décide – ou plutôt décidait – de « faire une petite virée ». Le fait est que l’automobile procure (…) une « stimulation » aussi bien que l’assouvissement d’un désir : là réside peut-être sa force incomparable en tant que bien de consommation durable. Si l’on en croit un célèbre critique français, la voiture est un « objet sublime » : « La mobilité sans effort constitue une espèce de bonheur irréel, de suspense de l’existence et d’irresponsabilité. » (Baudrillard)

Tout cela est surtout vrai, il faut le reconnaître, la première fois où « la personne rencontre la voiture ». Néanmoins, la fonction utilitaire tend ensuite à l’emporter, et son aptitude à remplir cette fonction en vient à être considérée comme allant de soi, presque aussi rapidement que pour un chauffage central à thermostat sa capacité de maintenir une température stable. Cela tient au fait que le besoin de transport – si pressant qu’il puisse être – diffère énormément du besoin qu’a le corps de nourriture, de sommeil ou de plaisir sexuel. Chaque fois que j’ai faim, je prends un plaisir authentique, et indéfiniment renouvelable, à remplir mon estomac (…), mais l’excitation et le plaisir que je tire de l’aptitude de ma voiture à satisfaire mon besoin (non physiologique) de transport s’évanouit relativement vite. Peut-on doit-on voir là une importante raison du remarquable succès que connaissent les voitures les plus coûteuses et les plus luxueuses : celles-ci sont précisément faites pour privilégier la fonction de stimulation de l’automobile par rapport à sa fonction de satisfaction d’un besoin.  Comme le clamait récemment une publicité pour BMW :  » Répondre aux exigences de la société (lire : dispositifs de sécurité et anti-pollution, économies de carburant) n’est pas une excuse pour conduire des voitures tristes. » De nombreux consommateurs s’efforcent ainsi de combattre la déception qu’ils devinent attendre de l’aspect purement utilitaire de la voiture, en dépensant plus d’argent qu’il ne serait strictement nécessaire à de simples fins de transport. Ils obtiennent de la sorte à la fois une expérience de conduite quelque peu supérieure, et la satisfaction de se sentir supérieurs au troupeau des automobilistes. Ils sont prêts à dépenser des sommes substantielles, lors de cette acquisition, pour modifier l’équilibre entre plaisir et confort dans le sens d’un plus grand plaisir. »

Albert Hirschman, Bonheur privé, action publique, Fayard, 1983, p.65-67.

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