La recherche de la vérité peut-elle se passer du doute ?

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PLAN DU COURS

1. Le rôle du doute dans la recherche de la vérité

Cf. Descartes, Méditations métaphysiques (1641).

a) L’obstacle des préjugés

  • Le projet de Descartes. Refonder les sciences
  • La méthode. Les caractéristiques du doute cartésien : doute théorique, volontaire, méthodique, hyperbolique, radical.

b) La mise en œuvre du doute

  • La remise en cause des connaissances sensibles. L’argument du rêve.
  • La remise en cause des connaissances rationnelles. L’argument du malin génie.

c) La découverte du Cogito

Cf. « Méditation seconde », §3 et 4.

d) Vérité et évidence

  • Le passage du Discours de la méthode aux Méditations métaphysiques: « Cogito ergo sum ». La critique de Hobbes.
  • L’intuition chez Descartes. L’évidence, et les idées claires et distinctes.

2. Les limites du doute

a) L’insuffisance du doute 

  • Le sujet comme fiction grammaticale. Cf. Nietzsche, Par-delà bien et mal, §17.
  • La croyance au libre arbitre.
  • La croyance en la valeur de la vérité. Cf. Le gai savoir, § 344.

b) L’absurdité du doute 

Wittgenstein, De la certitude.

  • Le doute hyperbolique de Descartes est absurde.
  • Le statut paradoxal des propositions du sens commun (ex : j’ai deux mains, le monde existe, etc).
  • Savoir, croyance et certitude. Le rôle de la pratique  : « Au commencement était l’action » (Goethe).

c) La dangerosité du doute

Descartes, « Lettre à Hyperaspistes » (août 1641).

* * *

TEXTES

« Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j’avais reçu quantité de fausses opinions pour véritables, et que ce que j’ai depuis fondé sur des principes si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux et incertain ; de façon qu’il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçues jusques alors en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences. Mais cette entreprise me semblant être fort grande, j’ai attendu que j’eusse atteint un âge qui fût si mûr, que je n’en pusse espérer d’autre après lui, auquel je fusse plus propre à l’exécuter ; ce qui m’a fait différer si longtemps, que désormais je croirais commettre une faute, si j’employais encore à délibérer le temps qu’il me reste pour agir.

Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or, pour cet effet, il ne sera pas nécessaire de prouver qu’elles sont toutes fausses, de quoi peut-être je ne viendrais jamais à bout ; mais, d’autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m’empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, qu’à celles qui nous paraissent manifestement être fausses, le moindre sujet de douter que j’y trouverai, suffira pour me les faire toutes rejeter. Et pour cela il n’est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d’un travail infini ; mais, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes, sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées ».

Descartes, Méditations métaphysiques, « Première méditation », § 1 et 2.

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« Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n’a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n’avoir aucun sens ; je crois que le corps, la figure, l’étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain.

Mais que sais-je s’il n’y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N’y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en l’esprit ces pensées ? Cela n’est pas nécessaire ; car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j’ai déjà nié que j’eusse aucun sens ni aucun corps. J’hésite néanmoins, car que s’ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens, que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu’il n’y avait rien du tout dans le monde, qu’il n’y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n’étais point ? Non certes, j’étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j’ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n’y a donc point de doute que je suis, s’il me trompe ; et qu’il me trompe tant qu’il voudra il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu’après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j’existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit ».

Descartes, Méditations métaphysiques, « Méditation seconde », §3 et 4.

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« Pour ce qui est de la superstition des logiciens : je ne me lasserai pas de souligner sans relâche un tout petit fait que ces superstitieux rechignent à admettre, – à savoir qu’une pensée vient quand « elle » veut, et non quand « je » veux ; de sorte que c’est une falsification de l’état de fait que de dire : le sujet « je » est la condition du prédicat « pense ». Ca pense : mais que ce « ça » soit précisément le fameux vieux « je », c’est, pour parler avec modération, simplement une supposition, une affirmation, surtout pas une « certitude immédiate ». En fin de compte, il y a déjà trop dans ce « ça pense » : ce « ça » enferme déjà une interprétation du processus et ne fait pas partie du processus lui-même. On raisonne ici en fonction de l’habitude grammaticale  « penser est une action, toute action implique quelqu’un qui agit, par conséquent » –  ».

Nietzsche, Par-delà bien et mal, §17.

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En quoi nous aussi sommes encore pieux. – Dans la science, les convictions n’ont pas droit de cité, voilà ce que l’on dit à juste titre : c’est seulement lorsqu’elles s’abaissent au rang modeste d’une hypothèse, d’un point de vue expérimental provisoire, d’une fiction régulatrice, que l’on a le droit de leur accorder l’accès au royaume de la connaissance et de leur y reconnaître même une certaine valeur, – toujours avec cette restriction de demeurer soumises à la surveillance policière, à la police de la méfiance. – Mais si l’on y regarde de plus près, cela ne signifie-t-il pas : c’est seulement lorsque la conviction cesse d’être conviction qu’elle peut parvenir à accéder à la science ? La discipline de l’esprit scientifique ne commencerait-elle pas par le fait de ne plus s’autoriser de convictions ?… C’est vraisemblablement le cas : il reste seulement à se demander s’il ne faut pas, pour que cette discipline puisse commencer, qu’existe déjà une conviction et une conviction si impérative et inconditionnée qu’elle sacrifie à son profit toutes les autres convictions. On voit que la science aussi repose sur une croyance, qu’il n’y a absolument pas de science  » sans présupposés « . Il ne faut pas seulement avoir déjà au préalable répond oui à la question de savoir si la vérité est nécessaire, mais encore y avoir répondu oui avec un degré tel que s’y exprime le principe, la croyance, la conviction qu’ « il n’y a rien de plus nécessaire que la vérité, et que par rapport à elle, tout le reste n’a qu’une valeur de seconde ordre ». – Cette volonté inconditionnée de vérité : qu’est-elle ? ».

Nietzsche, Le gai savoir, §344.

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« §114-115 – Celui qui n’est certain d’aucun fait, il ne peut non plus être certain du sens de ses mots. Celui qui voudrait douter de tout n’arriverait jamais au doute. Le jeu de douter présuppose lui-même la certitude.

§ 122-123 – Pour douter, ne faut-il pas des raisons ? Où que je me tourne, je ne trouve pas de raisons de douter que…

§ 125 – Si un aveugle me demandait : « As-tu deux mains ? », je ne m’en assurerais pas en regardant. Si je devais en avoir un doute quelconque, pourquoi ferais-je confiance à mes yeux ? Car ne devrais-je pas alors faire vérifier mes yeux pour savoir si je vois mes mains ? Qu’est-ce qui est à vérifier et par quoi ? (…)

§ 148 – Pourquoi est-ce que je ne m’assure pas que j’ai deux pieds quand je veux me lever de ma chaise ? Il n’y a pas de pourquoi. Je ne le fais pas, c’est tout. C’est ainsi que j’agis.

§ 150 – (…) Ne dois-je pas commencer quelque part à faire confiance ? C’est-à-dire, quelque part je dois commencer à ne pas douter. Et cela n’est pas, pour ainsi dire, précipité mais excusable ; cela fait partie de l’acte de juger.

§ 163 – Nous vérifions l’histoire de Napoléon, mais non si tous les comptes-rendus le concernant reposent sur des illusions sensorielles, des falsifications de documents ou autres choses du genre. Car lorsque nous vérifions quoi que ce soit, nous présupposons déjà quelque chose que nous ne vérifions pas (…).

§ 164 – La vérification n’a-t-elle pas de fin ?

§ 250-252 – Que j’ai deux mains est, en des circonstances normales, aussi certain que tout ce que je pourrais en produire comme preuve. C’est pourquoi je ne suis pas en position de considérer la vision de ma main comme une preuve que j’ai une main. Cela ne veut-il pas dire : j’agirai inconditionnellement selon cette croyance et ne laisserai rien me déconcerter ? Mais c’est non seulement que je crois ainsi que j’ai deux mains, mais que toute personne raisonnable le croit.

§ 253 – Au fondement de la croyance bien fondée est une croyance non fondée.

§ 344 – Ma vie consiste en ce qu’il y a beaucoup de choses que je me contente d’accepter ».

Wittgenstein, De la certitude (1951).

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« Certes, il serait à souhaiter autant de certitude dans les choses qui regardent la conduite de la vie, qu’il en est requis pour acquérir la science ; mais néanmoins il est très facile de démontrer qu’il n’y en faut pas chercher ni attendre une si grande (…). Cela peut encore être démontré plus facilement a posteriori, par les conséquences qui s’en suivraient. Comme par exemple, si quelqu’un voulait s’abstenir de toute nourriture, tant et si longtemps qu’enfin il mourût de faim, sous prétexte qu’il ne serait pas assuré qu’il n’y aurait point de poison mêlé parmi, et qu’il croirait n’être point obligé de manger, parce qu’il ne connaîtrait pas clairement et évidemment qu’il aurait présent devant lui de quoi sustenter sa vie, et qu’il vaut mieux attendre la mort en s’abstenant de manger que de se tuer soi-même en prenant des aliments : certainement celui-là devrait être qualifié de fou et accusé d’être l’auteur de sa mort ».

Descartes, « Lettre à Hyperaspistes » (août 1641).

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