La politique est-elle l’affaire de tous ?

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PLAN DU COURS

1. La politique est l’affaire de tous

a) L’homme comme animal politique

Aristote, Les politiques. 

b) L’idée de politique chez les démocrates athéniens

  • Problème technique / problème politique : Platon, Protagoras.
  • L’égalité des citoyens : JP Vernant, Les origines de la pensée grecque.
  • Le rôle du tirage au sort dans la démocratie athénienne.
  • Le problème de l’esclavage.

2. Le peuple ne doit pas gouverner.

a) La thèse des philosophes-rois

Cf. Platon, République, V.

b) Les avantages de la représentation politique

Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif.

Madison / Sièyes.

3. Le peuple doit participer. Les limites de la représentation politique.

a) Quelques arguments en faveur de la souveraineté populaire

Aristote, Les politiques, III.

b) Le despotisme doux des démocraties modernes

Tocqueville, De la démocratie en Amérique. 

Exemple : Franck Capra, Monsieur Smith au Sénat (Mr Smith goes to Washington), 1939.

TEXTES

« Il est manifeste (…) que la cité fait partie des choses naturelles, et que l’homme est par nature un animal politique, et que celui qui est hors cité, naturellement bien sûr et non par le hasard des circonstances, est soit un être dégradé, soit un être surhumain, et il est comme celui qui est injurié en ces termes par Homère : « sans lignage, sans loi, sans foyer ».

Car un tel homme est du même coup naturellement passionné de guerre, étant comme un pion isolé au jeu de trictrac. C’est pourquoi il est évident que l’homme est un animal politique plus que n’importe quelle abeille et que n’importe quel animal grégaire. Car, comme nous le disons, la nature ne fait rien en vain ; or seul parmi les animaux l’homme a un langage. Certes la voix est le signe du douloureux et de l’agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux ; leur nature, en effet, est parvenue jusqu’au point d’éprouver la sensation du douloureux et de l’agréable et de se les signifier mutuellement. Mais le langage existe en vue de manifester l’avantageux et le nuisible, et par suite aussi le juste et l’injuste. II n’y a en effet qu’une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres animaux : le fait que seuls ils aient la perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres notions de ce genre. Or avoir de telles notions en commun c’est ce qui fait une famille et une cité. »

Aristote, Politiques, I.

 * * *

« Je vois bien, quand nous nous rassemblons en assemblée, que, lorsque la cité doit entreprendre la construction d’édifices, on fait appel à des architectes pour qu’ils donnent des conseils sur les questions d’ordre architectural ; lorsqu’il s’agit de la construction de navires, on fait appel à des constructeurs de navires, et de même dans tous les cas où il s’agit, à ce qu’ils pensent, de choses qui peuvent s’apprendre et s’enseigner ; si, en revanche, quelqu’un d’autre s’avise de leur donner des conseils, sans qu’ils le reconnaissent comme spécialiste, qu’il soit très beau, riche ou bien né, on ne l’écoute pas davantage, mais on lui rit au nez et on le chahute (…). C’est donc de cette manière que l’on agit dans les domaines qu’on estime relever d’une technique ; en revanche, lorsqu’il faut décider de l’administration de la cité, on voit se lever indifféremment pour donner un conseil charpentier, forgeron, cordonnier, grossiste, armateur, riche et pauvre, noble et roturier, et personne pourtant ne leur reproche, comme c’était le cas précédemment, de s’aviser de donner des conseils, sans rien avoir appris d’aucune source et sans avoir eu aucun maître ; il est donc manifeste qu’il n’y a pas là matière à enseignement. »

PlatonProtagoras.

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« Aux deux aspects que nous avons signalés – prestige de la parole, développement des pratiques publiques –, un autre trait s’ajoute pour caractériser l’univers spirituel de la polis. Ceux qui composent la cité, si différents qu’ils soient par leur origine, leur rang, leur fonction, apparaissent d’une certaine façon « semblables » les uns aux autres. Cette similitude fonde l’unité de la polis, parce que, pour les Grecs, seuls des semblables peuvent se trouver mutuellement unis par la Philia, associés en une même communauté. Le lien de l’homme avec l’homme va prendre ainsi, dans le cadre de la cité, la forme d’une relation réciproque, réversible, remplaçant les rapports hiérarchiques de soumission et de domination. Tous ceux qui participent à l’État vont se définir comme des Homoioi, des semblables, puis, de façon plus abstraite, comme des Isoi, des égaux. En dépit de tout ce qui les oppose dans le concret de la vie sociale, les citoyens se conçoivent, sur le plan politique, comme des unités interchangeables à l’intérieur d’un système dont la loi est l’équilibre, la norme l’égalité. Cette image du monde humain trouvera au VIe siècle son expression rigoureuse dans un concept, celui d’isonomia : égale participation de tous les citoyens à l’exercice du pouvoir. »

J.P. Vernant, Les origines de la pensée grecque (1962).

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« Madison ne considérait pas la représentation comme une approximation du gouvernement par le peuple rendue techniquement nécessaire par l’impossibilité matérielle de rassembler les citoyens dans de grands États, il y voyait au contraire un système politique substantiellement différent et supérieur. L’effet de la représentation, notait-il, est « d’épurer et d’élargir l’esprit public en le faisant passer par l’intermédiaire d’un corps choisi de citoyens dont la sagesse est le mieux à même de discerner le véritable intérêt du pays et dont le patriotisme et l’amour de la justice seront les moins susceptibles de sacrifier cet intérêt à des considérations éphémères et partiales ». « Dans un tel système, poursuivait-il, il peut fort bien se produire que la volonté publique formulée par les représentants du peuple s’accorde mieux avec le bien public que si elle était formulée par le peuple lui-même, rassemblé à cet effet. »

Sieyès, de son côté, soulignait avec insistance la « différence énorme » entre la démocratie où les citoyens font eux-mêmes la loi et le régime représentatif dans lequel ils commettent l’exercice de leur pouvoir à des représentants élus. Toutefois, la supériorité du régime représentatif ne tenait pas tant, pour Sieyès, à ce qu’il produisait des décisions moins partiales et passionnelles, mais à ce qu’il constituait la forme de gouvernement la plus adéquate à la condition des  « sociétés commerçantes » modernes où les individus sont avant tout occupés à produire et à distribuer des richesses. Dans de telles sociétés, remarquait Sieyès, les citoyens n’ont plus le loisir nécessaire pour s’occuper constamment des affaires publiques, ils doivent donc, par l’élection, confier le gouvernement à des individus consacrant tout leur temps à cette tâche. Sieyès voyait avant tout la représentation comme l’application à l’ordre politique du principe de la division du travail, principe qui constituait, à ses yeux, un facteur essentiel du progrès social. « L’intérêt commun, écrivait-il, l’amélioration de l’état social lui-même nous crient de faire du gouvernement une profession particulière. » Ainsi, pour Sieyès, comme pour Madison, le gouvernement représentatif n’était pas une modalité de la démocratie, c’était une forme de gouvernement essentiellement différente et, de surcroît, préférable. »

Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif (1995).

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« Qu’il faille que la masse soit souveraine plutôt que ceux qui sont les meilleurs mais qui sont peu nombreux, cela semblerait apporter une solution qui certes fait aussi difficulté, mais comporte aussi sans doute du vrai. Car il est possible que de nombreux individus, dont aucun n’est un homme vertueux, quand ils s’assemblent soient meilleurs que les gens dont il a été question, non pas individuellement, mais collectivement, comme les repas collectifs sont meilleurs que ceux qui sont organisés aux frais d’une seule personne. (…)

D’un côté, admettre la masse des citoyens aux plus hautes magistratures n’est pas sans péril, du fait que leur injustice et leur déraison leur feront commettre, l’une des actes injustes, l’autre des erreurs. Mais d’un autre côté, ne leur concéder aucune part du pouvoir est redoutable : quand beaucoup de ses membres sont privés des honneurs publics et misérables, il est inévitable qu’une cité soit remplie d’ennemis. Il reste donc à faire participer ces gens-là aux fonctions délibérative et judiciaire. Voilà aussi pourquoi Solon et certains autres législateurs leur assignent la désignation aux magistratures et la vérification des comptes des magistrats, mais ils ne les laissent pas gouverner individuellement. En effet, quand ils sont tous réunis, ils possèdent une juste perception des choses, et mélangés aux meilleurs ils sont utiles aux cités, comme un aliment impur mélangé à un aliment pur rend le tout plus profitable qu’une trop petite quantité d’aliment pur. Par contre, pris individuellement, chacun a un jugement imparfait. »

Aristote, Politiques, III, 11.

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« Lorsque le goût des jouissances matérielles se développe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumières et que les habitudes de la liberté, il vient un moment où les hommes sont emportés et comme hors d’eux-mêmes, à la vue de ces biens nouveaux qu’ils sont prêts à saisir. Préoccupés du seul soin de faire fortune, ils n’aperçoivent plus le lien étroit qui unit la fortune particulière de chacun d’eux à la prospérité de tous. Il n’est pas besoin d’arracher à de tels citoyens les droits qu’ils possèdent ; ils les laissent volontiers échapper eux-mêmes. L’exercice de leurs devoirs politiques leur paraît un contre-temps fâcheux qui les distrait de leur industrie. S’agit-il de choisir leurs représentants, de prêter main-forte à l’autorité, de traiter en commun de la chose commune, le temps leur manque ; ils ne sauraient dissiper ce temps si précieux en travaux inutiles. (…) Ces gens-là croient suivre la doctrine de l’intérêt, mais ils ne s’en font qu’une idée grossière, et, pour mieux veiller à ce qu’ils nomment leurs affaires, ils négligent la principale qui est de rester maîtres d’eux-mêmes.

Les citoyens qui travaillent ne voulant pas songer à la chose publique, et la classe qui pourrait se charger de ce soin pour remplir ses loisirs n’existant plus, la place du gouvernement est comme vide.

Si, à ce moment critique, un ambitieux habile vient à s’emparer du pouvoir, il trouve que la voie à toutes les usurpations est ouverte.

Qu’il veille quelque temps à ce que tous les intérêts matériels prospèrent, on le tiendra aisément quitte du reste. Qu’il garantisse surtout le bon ordre. »

Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II, 2, 14.

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Textes complémentaires :

Contre les élections

« Les mots « élections » et « démocratie » sont devenus synonymes pour presque tout le monde. Nous sommes imprégnés par l’idée que la seule manière d’être représenté passe par la voie des urnes. C’est d’ailleurs ce qui figure dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement ». La formulation « doit s’exprimer » est particulièrement symptomatique de notre point de vue. Qui dit démocratie, dit élections. Mais n’est-il pas curieux qu’un document aussi général – le document juridique le plus universel de l’histoire – indique avec autant de précision de quelle manière la volonté populaire doit s’exprimer ? (…)

Nous sommes tous devenus des fondamentalistes de l’élection. Nous méprisons les élus, mais nous vénérons les élections. Le fondamentalisme électoral est la conviction inébranlable qu’une démocratie ne peut se concevoir sans élections, que les élections sont la condition nécessaire, fondatrice pour parler d’une démocratie. (…)

Cette obsession des élections semble curieuse : cela fait près de trois mille ans que les gens s’essayent à la démocratie, et seulement deux cents ans qu’ils le font exclusivement au moyen des élections. Pourtant, nous considérons qu’il s’agit de la seule méthode valable. Pourquoi ? Le pouvoir de l’accoutumance joue ici un rôle, bien sûr, mais il existe une autre raison, plus fondamentale : personne ne peut nier que les élections, au fil de ces deux derniers siècles, ont particulièrement bien fonctionné. (…)

Ce que l’on oublie, cependant, c’est que les élections sont nées dans un contexte totalement différent de celui où elles sont utilisées aujourd’hui. Les fondamentalistes ont en règle générale peu de notions historiques : ils partent du principe que leurs dogmes ont toujours été valables. Les fondamentalistes des élections connaissent mal l’histoire de la démocratie. (…)

Pourtant, il est indispensable de jeter un regard en arrière. (…)

Si les Pères fondateurs des Etats-Unis et les héros de la Révolution française avaient su dans quel contexte leur méthode devrait fonctionner deux cent cinquante ans plus tard, ils auraient certainement conçu un autre modèle. Imaginons que l’on doive élaborer aujourd’hui une procédure pour apprendre à connaître la volonté du peuple, la meilleure solution serait-elle vraiment de demander aux citoyens de se rendre tous les quatre ou cinq ans dans un bureau de vote, où ils choisissent dans la pénombre d’un isoloir non pas une idée, mais des noms sur une liste, qui ont fait l’objet pendant des mois d’une actualité frénétique dans un environnement commercial qui a tout intérêt à cette agitation ? Et oserions-nous encore dire de ce curieux rituel archaïque qu’il est le « grand moment de la démocratie » ?

Nous avons réduit la démocratie à une démocratie représentative et la démocratie représentative à des élections. Un système valable s’est trouvé ainsi confronté à de graves problèmes. (…) La démocratie est fragile, plus fragile qu’elle ne l’a jamais été depuis la Seconde Guerre mondiale. Si nous n’y prenons pas garde, elle dégénérera peu à peu en une dictature des élections. »

David Van Reybrouck, Contre les élections, Actes Sud, « Babel essai », 2014, p.51-69.

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Le danger des experts

« Le peuple ne sait pas tout, il n’a pas conscience de la complexité́ des enjeux qui lui sont soumis, il ne maîtrise pas les dossiers. Il a tendance à voter avec ses tripes plus qu’avec sa tête, à s’opposer plus qu’à adhérer, à s’entêter plus qu’à vouloir. Il est mû par des ressorts passionnels davantage que par la raison. Engoncés, englués même dans la particularité́ de leur situation et de leurs difficultés, les individus ne peuvent pas s’élever à l’altitude suffisante, celle du savoir qui offre une vue générale et englobante sur les multiples dimensions d’un problème. Aussi faut-il en appeler à la raison de ceux qui, parce qu’ils côtoient experts et lobbyistes de tout poil, savent véritablement où se situe l’intérêt général et, avec eux, se passer du suffrage populaire.

Voire, parfois, passer outre. Comme en 2007, où le Congrès réuni à Versailles (le symbole est intéressant) contredit la volonté du peuple en adoptant une forme simplifiée du Traité établissant une constitution pour l’Europe dont la ratification avait été rejetée par référendum le 29 mai 2005 à une large majorité d’électeurs (54,68 %). Renvoyé en cuisine, le plat revenait une seconde fois en salle légèrement réchauffé mais, cette fois-ci, seuls les fins palais capables d’apprécier l’apport considérable de ce texte à la construction européenne étaient invités à y goûter. En l’occurrence, il avait suffi d’une cure d’amaigrissement et d’un arrangement cosmétique pour que l’ancien traité reparaisse, expurgé cette fois de toute référence à l’idée de constitution qui aurait exigé qu’on fasse à nouveaux frais la périlleuse épreuve du suffrage universel. Si le plat était différemment monté, les ingrédients, eux, ne changeaient pas, comme s’en vantaient les concepteurs du texte eux-mêmes. Députés et sénateurs, droite et gauche confondues, approuvaient le 4 février 2008 par 560 voix contre 181 la révision de la Constitution, préalable à la ratification simplifiée du nouveau traité dit de Lisbonne, formalité́ accomplie quelques jours plus tard par le Parlement. La représentation nationale venait de s’asseoir, sans vergogne aucune, sur le vote populaire. (…)

Pourquoi, dira-t-on, revenir sur cet épisode aussi hexagonal que lointain, ravalé depuis au rang de péripétie par le vote de 2008 ? Parce que, d’abord, la question européenne représente l’exemple même de la confiscation de la politique par les experts et que, depuis, l’apparente technicité des enjeux autorise toujours davantage les gouvernants à priver le peuple de la parole de sa représentation et de sa souveraineté́ en faisant assaut de nominations de commissions et de rapports de spécialistes en tous genres. Parce qu’ensuite, la configuration idéologique entraperçue ne cesse de se renforcer jour après jour pour s’imposer aux consciences. Poussant les citoyens à s’exclure du débat politique par conviction qu’ils ne connaissent pas le dossier et produisant, plus sourdement, des effets de censure cachés en balisant d’avance le territoire du politiquement pensable et du débat. »

Mathias Roux, J’ai demandé un rapport. La politique est-elle une affaire d’experts ?, Flammarion « Antidote », 2011, p.10-12, p.18.

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Les illusions de l’élection et la contre-éducation politique

« J’ai toujours pensé que la démocratie dite représentative n’est pas une vraie démocratie. Ses représentants ne représentent que très peu les gens qui les élisent. D’abord, ils se représentent eux-mêmes ou représentent des intérêts particuliers, les lobbies, etc. Et, même si cela n’était pas le cas, dire : quelqu’un va me représenter pendant cinq ans de façon irrévocable, cela revient à dire que je me dévêts de ma souveraineté en tant que peuple. Rousseau le disait déjà : les Anglais croient qu’ils sont libres parce qu’ils élisent des représentants tous les cinq ans mais ils ne sont libres qu’un jour tous les cinq ans : le jour de l’élection. Et même cela n’est pas vrai : l’élection est pipée, non pas qu’on bourre les urnes, elle est pipée parce que les options sont définies d’avance. Personne n’a demandé au peuple sur quoi il veut voter. On lui dit : « Votez pour ou contre Maastricht », par exemple. Mais qui a fait Maastricht ? Ce n’est pas nous. Il y a la merveilleuse phrase d’Aristote répondant à la question : « Qui est citoyen ? Est citoyen quelqu’un qui est capable de gouverner et d’être gouverné. » Y a-t-il quarante millions de citoyens en France en ce moment ? Pourquoi ne seraient-ils pas capables de gouverner ? Parce que toute la vie politique vise précisément à leur désapprendre à gouverner. Elle vise à les convaincre qu’il y a des experts auxquels il faut confier les affaires. Il y a donc une contre-éducation politique. Alors que les gens devraient s’habituer à exercer toutes sortes de responsabilités et à prendre des initiatives, ils s’habituent à suivre des options que d’autres leur présentent ou à voter pour elles. Et comme les gens sont loin d’être idiots, le résultat, c’est qu’ils y croient de moins en moins et qu’ils deviennent cyniques, dans une sorte d’apathie politique. »

Cornelius Castoriadis, Post-scriptum sur l’insignifiance : Entretien avec Daniel Mermet, éditions de l’Aube, 1998.

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La démocratie contre les experts

« L’une des manifestations du déni quotidien de l’idée démocratique tient dans cette musique lancinante, qui exalte le règne de l’expertise et répète à l’envi que le gouvernement de la chose publique ne saurait reposer que sur un ensemble de savoirs, dont la nature exigerait qu’ils soient élaborés à l’écart des passions publiques. Ainsi, l’évitement délibéré de la parole des citoyens ordinaires, condamnée au nom de son ignorance ( des lois de l’économie mondialisée, de la gestion rationnelle des États), serait constitutif de l’art de gouverner au sein des sociétés complexes. (…) Le « règne de l’opinion » et le gouvernement des experts, loin de s’opposer, sont les deux visages d’un même ordre politique, qui récuse la capacité qu’auraient les citoyens ordinaires à construire collectivement de la compétence politique. (…)

Il n’est alors peut-être pas inutile d’observer que la première démocratie de l’histoire, celle dont nous prétendons être, à tort et à raison, les héritiers, pensait le lien entre pouvoir et savoir en des termes qui nous sont radicalement étrangers. La figure qui nous est si familière de l’expert, dont le savoir constituerait un titre à gouverner, était en effet inconnue aux Athéniens de l’époque classique, pour lesquels nulle compétence spécialisée ne devrait par elle-même légitimer la détention d’un pouvoir sur la communauté civique. Que la démocratie se soit construite en son origine contre la figure de l’expert gouvernant, mais aussi selon une conception de l’État contraire à la nôtre, voilà ce qui devrait nous intriguer. (…)

Dans l’Athènes de l’époque classique, entre 1000 et 2000 esclaves publics travaillaient au service de la communauté de 30 000 à 40 000 citoyens. Pour désigner ces hommes, les Grecs employaient le terme de dêmosios, qui associait invariablement une fonction, travailler pour la cité, et un statut, celui d’esclave. Tout étranger arrivant dans une cité grecque aurait pu spontanément observer au cours de son séjour une multitude d’esclaves publics s’affairant à des tâches fort diverses. Dans un sanctuaire, il aurait remarqué un dêmosios faisant l’inventaire des biens du dieu et parfois même, à certaines occasions, officier comme prêtre. Sur l’Agora, un groupe d’esclaves publics chargé de faire respecter l’ordre l’aurait peut-être tancé. Désireux de faire des affaires, il aurait eu recours à un de leurs collègues pour certifier l’authenticité de la monnaie qu’il utilisait. Sur les grands chantiers de la cité, il aurait vu des esclaves publics participer à l’érection des différents monuments. Une chose, en tout cas, est certaine : le relatif silence de la littérature ancienne au sujet de ceux qui furent, à leur manière, les premières fonctionnaires des cités ne dit rien de l’ampleur de cette étrange institution que fut l’esclavage public.

Un élément du paysage désorienterait à coup sûr notre visiteur : certaines tâches confiées à ces esclaves supposaient une véritable expertise dont étaient privés la plupart des citoyens. Ce simple fait éclaire l’articulation singulière qui noue, au coeur de l’idéal démocratique, l’ordre du savoir à la question du pouvoir. L’expérience athénienne rencontre ici les interrogations les plus délicates de notre présent démocratique. Notre désarroi politique – je veux dire, aujourd’hui en France, en 2015 – tient en effet à la force d’une croyance dont l’énoncé quotidien prend la forme suivante : l’exigence démocratique de représentation du plus grand nombre serait incompatible avec le principe d’efficacité que réclame le gouvernement des États, nécessairement complexe, donc savant. Ainsi le savoir utile à la chose publique résulterait de connaissances spécialisées, dont les heureux détenteurs – experts et conseillers du prince en tout genre – opèrent à l’ombre de tout contrôle démocratique. Or, pour les Athéniens de l’époque classique, nul savoir ne pouvait par lui-même légitimer la détention d’un pouvoir sur la communauté civique ; et, si certaines tâches requérant une forme d’expertise étaient confiées à des esclaves, c’est précisément parce que ces derniers, exclus de la communauté politique, ne risquaient pas de menacer l’ordre civique. »

Paulin Ismard, La démocratie contre les experts, Seuil, 2015, p.10-11, 15-16.