Hume et les dangers de l’égalitarisme

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« Il faut, en vérité, reconnaître que la nature est si libérale pour les hommes que, si tous ses présents étaient également divisés entre toute l’espèce, et améliorés par l’art et l’industrie, chacun jouirait de tout le nécessaire, voire de la plupart des agréments de la vie, et ne serait jamais menacé par aucun mal, sauf de ceux qui pourraient provenir de la constitution chétive de son corps. Il faut aussi reconnaître que, chaque fois que nous nous écartons de cette égalité, nous dérobons aux plus pauvres plus de satisfactions que nous n’en donnons aux riches, et que gratifier légèrement la vanité frivole d’un individu coûte souvent bien plus que le pain nécessaire à bien des familles, et même à bien des provinces. (…)

Mais les historiens, et même le bon sens, peuvent nous faire connaître que, pour séduisantes que puissent paraître ces idées d’égalité parfaite, en réalité, elles sont au fond impraticables, et si elles ne l’étaient pas, elles seraient extrêmement pernicieuses pour la société humaine. Rendez les possessions aussi égales que possible : les degrés de l’art, du soin, du travail des hommes rompront immédiatement cette égalité. Ou alors, si vous restreignez ces vertus, vous réduisez la société à la plus extrême indigence, et, au lieu de prévenir le besoin et la mendicité chez quelques-uns, vous les rendez inévitables à la communauté entière. La plus rigoureuse inquisition est également nécessaire, pour déceler toute inégalité dès qu’elle apparaît, ainsi que la juridiction la plus sévère, pour la punir et la rectifier. Mais, outre que tant d’autorité doit bientôt dégénérer en tyrannie, et être exercée avec une grande partialité, qui peut bien en être investi dans une situation telle que celle ici supposée ? »

Hume, Enquête sur les principes de la morale.

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Introduction

Hume critique l’idée d’égalité parfaite. Non seulement on ne peut pas instaurer une telle égalité, mais, si on tentait de le faire, cela aurait des conséquences négatives, à la fois d’un point de vue économique et d’un point de vue politique : d’une part, la société aurait tendance à s’appauvrir ; d’autre part, la liberté des individus serait menacée. Paradoxalement, la liberté et l’égalité, loin d’aller ensemble, comme le suggère la devise républicaine, seraient des valeurs qui s’opposent.

Le texte procède en deux moments. Dans le premier paragraphe, Hume évoque une utopie. L’égalité parfaite serait à la fois possible et souhaitable. Possible, car les ressources matérielles sont abondantes, du fait de la générosité de la nature, et du progrès technique, qui permet de les démultiplier. Souhaitable, car, grâce à une redistribution équitable des biens matériels, tous les hommes pourraient satisfaire leurs besoins, et vivre dans des conditions décentes. Dans le second paragraphe, Hume avance plusieurs arguments contre cette utopie.

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 Les arguments de Hume

a) L’égalité parfaite est impossible. Les hommes sont naturellement inégaux, du fait de leurs qualités personnelles différentes : ils n’ont pas les mêmes compétences, ni le même goût pour le travail. À supposer qu’ils aient les mêmes possessions initialement, des inégalités apparaîtront au cours du temps. Par exemple, les uns vont chercher, en travaillant, à accroître ou à améliorer ce qu’ils possèdent déjà, tandis que d’autres ne feront rien, préférant le loisir au travail.

b) L’égalité parfaite est contreproductive. L’égalitarisme conduit, malgré lui, non pas à éradiquer la pauvreté, mais à la propager, ce qui est paradoxal. On pourrait penser, en effet, qu’en redistribuant les ressources matérielles, on lutte contre la pauvreté. Or, Hume montre qu’une telle redistribution conduit, au contraire, à la paupérisation de la société. De fait, l’égalité parfaite, si elle existait, créerait un nivellement vers le bas : le plus compétent se mettrait au niveau du moins compétent ; celui qui travaille beaucoup par rapport aux autres se mettrait, au nom de l’égalité, à moins travailler. L’égalité parfaite aurait donc pour effet de démotiver les travailleurs : pourquoi faire des efforts, si j’ai, à la fin, la même chose que celui qui ne fait rien ? On aurait finalement une société homogène qui ne travaille pas, qui ne crée aucune richesse, et donc n’évolue pas. Les ressources globales ayant diminué, la pauvreté se généralise [1].

c) L’égalité parfaite est une menace pour la liberté. Les hommes étant naturellement inégaux, l’égalité parfaite est contre-nature. Si elle existait, elle supposerait un contrôle permanent des individus, pour éliminer la moindre inégalité entre eux. Au nom de l’égalité, il faudrait donc tenir en bride les individus, pour les empêcher d’avoir plus que leurs semblables. Il faudrait donc instituer un pouvoir fort, autoritaire, capable de contrôler les individus dans leurs moindres faits et gestes, et les soumettre à la même norme, identique pour tous [2].

d) La recherche de l’égalité parfaite aboutit à une contradiction. Hume remarque enfin qu’un tel pouvoir serait non seulement ruineux pour les libertés individuelles, mais aussi contradictoire, car il créerait, au nom de l’égalité, une inégalité majeure entre les citoyens. Il faut, en effet, que certains aient le pouvoir de contrôler les autres.

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Les limites du texte

Si l’argumentation de Hume est convaincante, sa thèse soulève néanmoins des difficultés. On pourrait émettre plusieurs objections.

1) La notion d’égalité parfaite n’est pas claire. Hume tend à confondre égalité et identité. Il critique, à juste titre, une éventuelle homogénéisation de la société, où toutes les différences individuelles seraient supprimées. Mais respecter l’égalité ne signifie pas nécessairement supprimer les différences. Nous pouvons vivre à la fois égaux et différents. En réclamant l’égalité, nous ne voulons pas nier nos différences. Nous voulons, en revanche, être traités, de la même manière : nous voulons une égalité devant la loi. Une telle égalité, loin d’être une menace, n’est-elle pas une condition de la liberté  ?

2) Hume ne prend pas en compte le fait que des inégalités excessives entre les citoyens sont aussi néfastes pour la liberté. On pourrait dire que, si trop d’égalité nuit à la liberté, inversement, trop d’inégalité est aussi néfaste, et aboutit au même résultat, à savoir à la domination de certains individus sur les autres. Si certaines inégalités économiques sont justes et justifiées, il faut néanmoins les encadrer, sans quoi la liberté devient illusoire. Telle est la thèse de Rousseau : lorsque les inégalités économiques s’accroissent, « alors le gouvernement n’a plus de force, et le riche est toujours le vrai souverain [3]».

Cf. Cours

[1] Hume utilise un argument en faveur du maintien des inégalités, qu’on retrouve encore aujourd’hui chez les penseur libéraux : les inégalités économiques, à défaut d’être complètement justes, sont au moins utiles, car elles contribuent à accroître le niveau global de richesse, en incitant les individus à travailler.

[2] Hume semble ici annoncer les régimes totalitaires, et en particulier, le communisme soviétique.

[3] Lettre à D’Alembert.

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