Faut-il oublier le passé pour se donner un avenir ?

0662dc0f3b356ff2c9ac597d7a83a31fAri Folman, Valse avec Bachir, 2008.

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QUELQUES TEXTES :

La connaissance du passé est-elle utile ?

« On recommande aux rois, aux hommes d’État, aux peuples de s’instruire principalement par l’expérience de l’histoire. Mais l’expérience et l’histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire, qu’ils n’ont jamais agi suivant les maximes qu’on aurait pu en tirer. Chaque époque, chaque peuple se trouve dans des conditions si particulières, forme une situation si particulière, que c’est seulement en fonction de cette situation unique qu’il doit se décider : les grands caractères sont précisément ceux qui, chaque fois, ont trouvé la solution appropriée. Dans le tumulte des événements du monde, une maxime générale est d’aussi peu de secours que le souvenir des situations analogues qui ont pu se produire dans le passé, car un pâle souvenir est sans force dans la tempête qui souffle sur le présent ; il n’a aucun pouvoir sur le monde libre et vivant de l’actualité. »

Hegel, La raison dans l’histoire, (1830).

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Peut-on vivre sans oublier ?

« Mais qu’il s’agisse du plus petit ou du plus grand, il est toujours une chose par laquelle le bonheur devient le bonheur : la faculté d’oublier ou bien, en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique. Celui qui ne sait pas s’installer au seuil de l’instant, en oubliant tout le passé, celui qui ne sait pas, telle une déesse de la victoire, se tenir debout sur un seul point, sans crainte et sans vertige, celui-là ne saura jamais ce qu’est le bonheur, pis encore : il ne fera jamais rien qui rende les autres heureux. Représentez-vous, pour prendre un exemple extrême, un homme qui ne posséderait pas la force d’oublier et serait condamné à voir en toute chose un devenir : un tel homme ne croirait plus à sa propre existence, ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une multitude de points mouvants et perdrait pied dans ce torrent du devenir : en véritable disciple d’Héraclite, il finirait par ne même plus oser lever un doigt. Toute action exige l’oubli, de même que toute vie organique exige non seulement la lumière, mais aussi l’obscurité. Un homme qui voudrait sentir les choses de façon absolument et exclusivement historique ressemblerait à quelqu’un qu’on aurait contraint à se priver de sommeil ou à un animal qui ne devrait vivre que de ruminer continuellement les mêmes aliments. Il est donc possible de vivre, et même de vivre heureux, presque sans aucune mémoire, comme le montre l’animal ; mais il est absolument impossible de vivre sans oubli. Ou bien, pour m’expliquer encore plus simplement sur mon sujet : ily a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique, au-delà duquel l’être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit, qu’il s’agisse d’un individu, d’un peuple ou d’une civilisation. »

Nietzsche, Seconde considération inactuelle : « De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie » (1874).

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Hystérie et oubli

« Les hystériques souffrent de réminiscences. Leurs symptômes sont les résidus et les symboles de certains événements (traumatiques). Symboles commémoratifs, à vrai dire. Une comparaison nous fera saisir ce qu’il faut entendre par là. Les monuments dont nous ornons nos grandes villes sont des symboles commémoratifs du même genre. Ainsi, à Londres, vous trouverez, devant une des plus grandes gares de la ville, une colonne gothique richement décorée : Charing Cross. Au XIIIe siècle, un des vieux rois Plantagenêt qui faisait transporter à Westminster le corps de la reine Éléonore, éleva des croix gothiques à chacune des stations où le cercueil fut posé à terre. Charing Cross est le dernier des monuments qui devaient conserver le souvenir de cette marche funèbre. À une autre place de la ville, non loin du London Bridge, vous remarquerez une colonne moderne très haute que l’on appelle « The monument ». Elle doit rappeler le souvenir du grand incendie qui, en 1666, éclata tout près de là et détruisit une grande partie de la ville. Ces monuments sont des « symboles commémoratifs » comme les symptômes hystériques. La comparaison est donc soutenable jusque-là. Mais que diriez-vous d’un habitant de Londres qui, aujourd’hui encore, s’arrêterait mélancoliquement devant le monument du convoi funèbre de la reine Éléonore, au lieu de s’occuper de ses affaires avec la hâte qu’exigent les conditions modernes du travail, ou de se réjouir de la jeune et charmante reine qui captive aujourd’hui son propre cœur ? Ou d’un autre qui pleurerait devant « le monument » la destruction de la ville de ses pères, alors que cette ville est depuis longtemps sortie de ses cendres et brille aujourd’hui d’un éclat plus vif encore que jadis ?

Les hystériques et autres névrosés se comportent comme les deux Londoniens de notre exemple invraisemblable. Non seulement ils se souviennent d’événements douloureux passés depuis longtemps, mais ils y sont encore affectivement attachés ; ils ne se libèrent pas du passé et négligent pour lui la réalité et le présent. »

Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse (1909), « Première leçon », Payot, p. 38-40.

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Le passé n’a que le sens qu’on décide de lui donner.

« La signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent. Cela ne signifie nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs ; mais, bien au contraire, que le projet fondamental que je suis décide absolument de la signification que peut avoir pour moi et pour les autres le passé que j’ai à être. Moi seul en effet peux décider à chaque moment de la portée du passé : non pas en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas l’importance de tel ou tel événement antérieur, mais en me projetant vers mes buts, je sauve le passé avec moi et je décide par l’action de sa signification. Cette crise mystique de ma quinzième année, qui décidera si elle « a été » pur accident de puberté ou au contraire premier signe d’une conversion future ? Moi, selon que je déciderai – à vingt ans, à trente ans – de me convertir. Le projet de conversion confère d’un seul coup à une crise d’adolescence la valeur d’une prémonition que je n’avais pas prise au sérieux. Qui décidera si le séjour en prison que j’ai fait, après un vol, a été fructueux ou déplorable ? Moi, selon que je renonce à voler ou que je m’endurcis. Qui peut décider de la valeur d’enseignement d’un voyage, de la sincérité d’un serment d’amour, de la pureté d’une intention passée, etc. ? C’est moi, toujours moi, selon les fins par lesquelles je les éclaire. »

Sartre, L’Etre et le Néant (1943), Gallimard, TEL, p.543.

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Peut-on vivre au présent ?

« Nous ne nous tenons jamais au moment présent. Nous rappelons le passé ; nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

Pascal, Pensées, (1670).

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Quelques extraits du petit livre de Tzvetan Todorov, Les abus de la mémoire (1995), Arléa, 2004.

La mémoire et l’oubli ne s’opposent pas

« Il faut d’abord rappeler une évidence : c’est que la mémoire ne s’oppose nullement à l’oubli. Les deux termes qui forment contraste sont l’effacement (oubli) et la conservation ; la mémoire est, toujours et nécessairement une interaction des deux. La restitution intégrale du passé est une chose bien sûr impossible (mais qu’un Borges a imaginé dans son histoire de Funes el memorioso), et, par ailleurs, effrayante ; la mémoire, elle, est forcément une sélection : certains traits de l’événement seront conservés, d’autres sont immédiatement ou progressivement écartés, et donc oubliés. C’est bien pourquoi il est profondément déroutant de voir appeler « mémoire » la capacité qu’ont les ordinateurs de conserver l’information : il manque à cette dernière opération un trait constitutif de la mémoire, à savoir la sélection.

Conserver sans choisir n’est pas encore un travail de mémoire. » (p.14)

Le droit à l’oubli

« Le recouvrement du passé est indispensable ; cela ne veut pas dire que le passé doit régir le présent, c’est celui-ci, au contraire, qui fait du passé l’usage qu’il veut. Il y aurait une infinie cruauté à rappeler sans cesse à quelqu’un les événements les plus douloureux de son passé ; le droit à l’oubli existe aussi. Euphrosinia Kernovskaïa écrit, à la fin de son étonnante chronique illustrée de douze années passées au Goulag : « Maman. Tu m’avais demandé d’écrire l’histoire de ces tristes « années d’apprentissage ». J’ai accompli ta dernière volonté. Mais peut-être aurait-il mieux valu que tout cela tombe dans l’oubli ? » Jorge Semprun a raconté, dans L’Écriture ou la vie, comment, à un moment donné, l’oubli l’a guéri de son expérience concentrationnaire. Chacun a le droit d’en décider.

Cela ne veut pas dire que l’individu peut se rendre entièrement indépendant de son passé et en user à sa guise, en toute liberté. Il le peut d’autant moins que son identité présente et personnelle est faite, entre autres, des images qu’il a de ce passé. » (p.24-25)

Quel usage faire du passé ?

« Tous ont le droit de recouvrer leur passé, certes, mais il n’y a pas lieu d’ériger un culte de la mémoire pour la mémoire ; sacraliser la mémoire est une autre manière de la rendre stérile. Une fois le passé rétabli, on doit s’interroger : de quelle manière s’en servira-t-on, et dans quel but ? » (p.33)

Un exemple : David Rousset

« David Rousset était un prisonnier politique, déporté à Buchenwald ; il a eu la chance de survivre et de revenir en France. Il ne s’en est pas contenté : il a écrit plusieurs livres dans lesquels il s’est efforcé d’analyser et de comprendre l’univers concentrationnaire ; ces livres lui ont apporté la notoriété. Mais il n’en reste pas là : le 12 novembre 1949, il publie un appel aux anciens déportés des camps nazis pour qu’ils prennent en main l’enquête sur les camps soviétiques toujours en activité. Cet appel produit l’effet d’une bombe : les communistes sont fortement représentés par les anciens déportés et le choix entre les deux loyautés mises en conflit n’est pas facile. A la suite de cet appel, de nombreuses fédérations de déportés se trouvent scindées en deux. La presse communiste couvre Rousset d’injures, ce qui l’amène à lui intenter un procès en diffamation, qu’il gagne. Il consacre ensuite plusieurs années de sa vie à combattre les camps de concentration communistes, en réunissant et en publiant des informations les concernant.

S’il avait privilégié la mémoire littérale[1], Rousset aurait passé le reste de sa vie à s’immerger dans son passé, à panser ses propres plaies, à nourrir son ressentiment à l’égard de ceux qui lui avaient infligé une offense inoubliable. En privilégiant la mémoire exemplaire, il choisit de se servir de la leçon du passé pour agir dans le présent, à l’intérieur d’une situation dont il n’est pas acteur, qu’il ne connaît que par analogie ou de l’extérieur. (…)

C’est le devoir des anciens déportés que d’enquêter sur les camps présents.

Un tel choix implique évidemment qu’on accepte la comparaison entre camps nazis et camps soviétiques. Rousset connaît les risques de l’opération. Certaines différences sont irréductibles. (…) La mémoire exemplaire généralise, mais de manière limitée ; elle ne fait pas disparaître l’identité des faits, elle les met seulement en relation les uns avec les autres, elle établit des comparaisons qui permettent de relever ressemblances et différences. » (p.43-46)

Se souvenir pour agir

« Il n’y a plus de nos jours de rafles de juifs ni de camps d’extermination. Nous devons pourtant maintenir vivante la mémoire du passé : non pas pour demander réparation pour l’offense subie, mais pour être alertés sur des situations nouvelles et pourtant analogues. Le racisme, la xénophobie, l’exclusion qui frappent les autres aujourd’hui ne sont pas identiques à ceux d’il y a cinquante, cent ou deux cents ans ; nous ne devons pas moins, au nom de ce passé, précisément agir sur le présent. Aujourd’hui même, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est vivante en Europe, entretenue par d’innombrables commémorations, publications et émissions de radio, ou de télévision ; mais la répétition rituelle du « il ne faut pas oublier » n’a aucune incidence visible sur les processus de purification ethnique, de tortures et d’exécutions massives qui se produisent pendant le même temps, à l’intérieur de l’Europe. Alain Finkielkraut remarquait récemment que la meilleure façon de commémorer le cinquantième anniversaire de la rafle du Vel’d’Hiv’ serait, plutôt que de clamer sa tardive solidarité avec les victimes d’antan, de combattre les crimes commis par la Serbie à l’égard de ses voisins. Ceux qui, à un titre ou à un autre, connaissent l’horreur du passé ont le devoir d’élever leur voix contre une horreur autre, mais bien présente, se déroulant à quelques centaines de kilomètres, voire quelques dizaines de mètres de chez eux. Loin de rester prisonniers du passé, nous l’aurons mis au service du présent, comme la mémoire – et l’oubli – doivent se mettre au service de la justice. » (p.60-61) 

[1] Todorov distingue deux formes de mémoire : la mémoire littérale et la mémoire exemplaire. Il fait, dans son livre, l’éloge de la mémoire exemplaire. La mémoire littérale consiste à se rappeler les événements, en les considérant comme singuliers, et sans les mettre en relation avec d’autres événements semblables. Selon Todorov, cette mémoire risque de nous enfermer dans le passé. La mémoire exemplaire, au contraire, considère l’événement passé comme un exemple à partir duquel on peut tirer une leçon, et ainsi comprendre d’autres événements qui, certes, ont leur spécificité propre, mais n’en sont pas moins semblables. Si la mémoire littérale refuse toute comparaison, la mémoire exemplaire accepte de comparer les événements entre eux, tout en prenant soin de ne pas nier ou aplanir leurs différences : il s’agit, non pas de soumettre le présent au passé, mais « d’utiliser le passé en vue du présent, de se servir des leçons des injustices subies pour combattre celles qui ont cours aujourd’hui, de quitter le soi pour aller vers l’autre » (p.31-32). C’est précisément ce qu’a fait David Rousset !

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