Faut-il être cultivé pour apprécier une oeuvre d’art ?

tintoret1_2xLe Tintorret, Mars et Vénus surpris par Vulcain , 1552.


Plan possible

1. On peut aimer une œuvre d’art, sans pour autant être cultivé ou être un spécialiste de l’histoire de l’art.

a) L’œuvre se suffit à elle-même. On peut l’aborder de manière naïve, sans avoir de connaissances, et éprouver, malgré tout, un plaisir authentique. Exemples : on peut aimer lire un roman sans connaître l’histoire du roman, sans repérer les figures de style ou les différents procédés mis en œuvre par le romancier ; on peut être touché par un tableau, sans connaître le peintre ou le courant artistique dans lequel il s’inscrit, comme Ivan dans « Art » la pièce de Yasmina Reza.

b) L’œuvre n’est pas réservée à une élite : elle peut plaire à tout le monde. Les grandes œuvres qui font l’objet d’un consensus large (les œuvres « classiques »), non seulement rassemblent les spécialistes comme les non-spécialistes, mais sont appréciées, dans le monde entier, par des hommes ayant des cultures différentes. Cf. Kant : « est beau ce qui plaît universellement sans concept ». L’expérience de la beauté réunit, de manière énigmatique, tous les hommes, quelles que soient leurs différences.

Transition. Une approche naïve de l’art a pourtant des limites. Le novice, par opposition à l’homme cultivé, éprouve du plaisir, mais a une perception partielle et superficielle de l’œuvre. Il ne perçoit pas l’œuvre dans sa totalité, mais seulement les aspects qui attirent l’attention, ou qui sont immédiatement accessibles. En outre, il n’est pas capable d’expliquer ce qu’il voit, ressent ou éprouve. Enfin, il peut aimer l’œuvre pour de mauvaises raisons, valorisant à tort telle ou telle caractéristique pourtant insignifiante ou sans intérêt, ou donnant à l’œuvre un sens qu’elle n’a pas.

2. La culture est nécessaire pour apprécier une œuvre.

a) Pour apprécier, il faut comprendre, et pour comprendre, il faut connaître. Des connaissances sont nécessaires pour comprendre ce que l’œuvre signifie. Exemples : des connaissances sur la vie de l’artiste, sur les techniques particulières qu’il utilise, sur le contexte historique de la création, sur la place de l’œuvre dans l’histoire de l’art. Etre cultivé signifie ici avoir des connaissances particulières sur tel ou tel art, tel ou tel artiste. La culture permet donc d’enrichir la perception de l’œuvre, afin d’en saisir les enjeux. Cf. La réplique de Serge à Marc dans « Art ».

 b) Pour apprécier, et donc évaluer correctement une œuvre, il faut du goût. Tous les jugements esthétiques ne se valent pas. Le goût, loin d’être inné, fait l’objet d’une éducation. Seul l’homme cultivé sait apprécier une œuvre d’art, c’est-à-dire déterminer la valeur qui est la sienne. En comparant les œuvres entre elles, il sait que telle œuvre est supérieure à telle autre. CfHumeLa règle du goût, §20.

c) La culture est nécessaire, pour décoder l’œuvre, mais aussi pour reconnaître l’œuvre en tant qu’œuvre. Sans culture, je peux ne pas comprendre. Mais pire : je peux ne pas voir l’œuvre, ne sachant pas où il faut regarder. Cf. par exemple ZolaL’assommoir, chapitre III : la visite du LouvreCf. aussi Adorno, Minima Moralia, § 143Toute œuvre d’art s’inscrit dans un cadre culturel, hors duquel elle perd sa valeur, et ne peut pas être appréciée (l’exemple de la Chauve-Souris, l’opérette de Johann Strauss).

Transition. Pourtant, si la culture rend possible l’accès à l’œuvre d’art, elle peut aussi constituer un obstacle, et nuire à l’expérience esthétique. Ni l’approche naïve ni l’approche experte de l’art ne sont pleinement satisfaisantes.

3. Les limites de la culture.

a) Les connaissances peuvent nuire à l’expérience esthétique : de même que le novice ne voit pas l’œuvre telle qu’elle est, faute de connaissances adéquates, de même l’homme cultivé peut finir par ne plus voir l’œuvre, sa culture faisant écran, et empêchant une approche spontanée.  Cf. par exemple Daniel Arasse :  « ce qui me préoccupe, c’est plutôt le type d’écran (fait de textes, de citations et de références extérieures) que tu sembles, à tout prix, à certains moments, vouloir interposer entre toi et l’oeuvre, une sorte de filtre solaire qui te protégerait de l’éclat de l’oeuvre… » (On n’y voit rien, p.11-12)

b) L’homme cultivé pourrait échouer à reconnaître l’œuvre du génie. Le génie, par définition, innove, fait une œuvre originale, en rupture avec les traditions antérieures. L’homme cultivé, en abordant l’œuvre nouvelle à travers les catégories du passé, pourrait ne pas voir l’intérêt de l’œuvre. Face au génie, l’homme cultivé et le novice semblent à égalité.

c) Le plaisir esthétique qu’éprouve l’homme cultivé peut manquer d’authenticité : s’il aime telle œuvre, c’est moins parce qu’il est touché personnellement par cette œuvre que parce qu’il suit la tradition, et se conforme au bon goût. Cf. Bourdieu, sur la distinction sociale. Le novice aime peut-être l’œuvre pour de mauvaises raisons, mais, en tout cas, il est plus sincère dans son appréciation.

Cf. cours sur l’art.