Est-il plus facile de connaître autrui que de se connaître soi-même ?

persona1Ingmar Bergman, Persona, 1966.


Plan possible

1. La connaissance de soi est plus facile que la connaissance d’autrui.

a) La conscience comme accès immédiat à l’intériorité. La connaissance de soi, à première vue, est plus facile, car directe : parce que je suis conscient, j’ai un accès immédiat à mon intériorité, et je sais donc ce que je pense ou ce que je ressens. Cette connaissance est, en outre, certaine : si j’ai mal, par exemple, je le sais, et je ne peux pas douter ; j’ignore peut-être les causes de mon mal, mais je sais, avec certitude, que j’ai mal. Autrui ne peut pas contester : je suis le seul à savoir si j’éprouve du plaisir ou du déplaisir (Cf. Kant au sujet de l’agréable, Critique de la faculté de juger, §7).

b) Le mystère d’autrui. La connaissance d’autrui, en revanche, soulève des difficultés. Tout d’abord, je ne connais jamais les véritables intentions d’autrui ; je ne peux pas ressentir ce qu’il ressent ou savoir ce qu’il pense. Il se connaît mieux que je le connais, car il se connaît de l’intérieur, alors que je ne peux le connaître que de l’extérieur. Ensuite, je dois interpréter son comportement ou ses paroles : à partir des signes extérieurs qu’il émet, je dois me représenter son état intérieur ; mais les signes sont toujours équivoques et peuvent être trompeurs. Cf. Le problème de l’ethnocentrisme et des différences culturelles. Cf. La critique du langage chez Bergson. Enfin, si je connais les sentiments que j’éprouve personnellement, je ne sais jamais, avec certitude, quels sont les sentiments d’autrui. Contrairement à la connaissance de soi, la connaissance d’autrui est donc indirecte, et incertaine : malgré mes efforts, autrui reste une « terra incognita ». Même dans l’amitié ou dans l’amour, autrui conserve ses différences irréductibles. Cf. Merleau-Ponty (Phénoménologie de la perception) : « Paul est Paul », « je suis moi » : nous avons beau parler la même langue, avoir un projet commun, être des amis de longue date, etc… ; cela ne change rien : aussi proche de nous soit-il, autrui reste « un autre ».

Transition. Il serait pourtant naïf de croire que la connaissance de soi est facile. La proximité que j’ai avec moi-même fait que je ne peux pas me connaître objectivement : je manque de recul. Dois-je recourir à autrui ? Paradoxalement, autrui, m’observant de l’extérieur, pourrait mieux me connaître que je me connais moi-même.

2. Les limites de la connaissance de soi.

a)  La conscience de soi n’est pas une connaissance de soi. La connaissance de soi par soi, fondée sur les seules données de la conscience, est triplement insuffisante. Tout d’abord, elle est partielle : grâce à la conscience, je n’ai accès qu’à une partie de mes pensées. Le psychisme ne se réduit pas au champ de la conscience : il y a des pensées inconscientes. Cf. Freud. Ensuite, la connaissance que m’apporte la conscience est superficielle : grâce à la conscience, je perçois des effets, mais j’ignore les causes. Par exemple, je sais que je veux telle ou telle chose, et je crois vouloir librement, alors que je suis déterminé, sans le savoir, par mon corps. Cf. La critique du libre arbitre chez Spinoza (Lettre à Schuller). Enfin, cette connaissance est subjective, et donc partiale : étant à la fois sujet et objet, juge et partie, observateur et observé, je ne peux pas être objectif ; je suis spontanément complaisant à l’égard de mes défauts, et j’ai tendance à surestimer mes qualités. Par conséquent, l’introspection ne suffit pas pour se connaître : je dois passer par autrui.

b) Le besoin d’autrui.  Certes, autrui ne connaît que mon être  extérieur, il ne peut pas accéder à mon intériorité. Et pourtant, il sait sur moi des choses que j’ignore. Autrui a le recul que je ne peux pas avoir sur moi-même. Tout d’abord, il peut m’aider à prendre conscience de mon inconscient : c’est le rôle du psychanalyste. Je peux découvrir alors les causes de ma maladie, le sens de mes rêves ou de certains actes manqués. Mais autrui peut aussi me juger : comme il est extérieur, il est objectif et impartial. Grâce à lui, je peux enfin prendre conscience de moi-même. Cf. l’analyse de la honte chez Sartre : « Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même » (L’être et le néant).  « Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, je dois passer par l’autre » (L’existentialisme est un humanisme).

c) De la connaissance de soi à la connaissance d’autrui. Mais on pourrait se demander si autrui me connaît vraiment, car, pour lui, je suis un autre . Tout d’abord, il ne peut pas accéder à mon « moi ». Cf. Pascal :   « On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités ». Ensuite, le regard d’autrui est tout aussi subjectif que celui que je porte sur moi-même : l’image qu’il me renvoie pourrait être fausse ; il pourrait être victime de ses préjugés à mon égard. Enfin, son regard m’objective : à ses yeux, je ne suis plus un sujet, mais un objet, avec telle ou telle propriété : par exemple, « je suis lâche »,   « je suis vulgaire ». Placé sous le regard d’autrui, je suis comme stigmatisé, ou étiqueté. Cf. Sartre, Huis Clos : « L’enfer, c’est les autres ». Par conséquent, si autrui peut m’aider à me connaître davantage, il n’est pas sûr néanmoins qu’il puisse détenir une vérité définitive à mon sujet : je ne me réduis pas à mes actions, et je suis toujours libre de changer.

Transition. Le sujet nous invitait à comparer la connaissance de soi et la connaissance d’autrui. Il apparaît qu’elles sont toutes les deux insuffisantes, soulevant des difficultés comparables : aucune des deux n’est « plus facile ». Soit on a accès à l’intériorité, mais on manque d’un point de vue extérieur. Soit on dispose d’un point de vue extérieur, mais on échoue à connaître l’intériorité. En fait, ces deux connaissances, loin de s’opposer, sont complémentaires.

3. La connaissance de soi et la connaissance d’autrui sont complémentaires.

a) Pour connaître autrui, il faut déjà se connaître. Au sens strict, je ne pourrai jamais connaître autrui, si cela signifie accéder à son intériorité, et éliminer la distance qui nous sépare. Mais je peux le comprendre, c’est-à-dire donner du sens à son comportement ou à ses paroles. Or, si je comprends autrui, c’est toujours à partir de moi, et dans la mesure où je peux m’identifier à lui. Cf. Proust : « L’homme est l’être qui ne peut pas sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et en disant le contraire ment » (Albertine disparue). La connaissance d’autrui est donc non seulement indirecte et incertaine, mais aussi analogique. Elle suppose la connaissance de soi. Plus je fais des expériences, plus je me connais, plus je peux comprendre les expériences de l’autre : je retrouve alors chez l’autre ce que j’ai déjà découvert chez moi.

b) Inversement, pour se connaître, il faut passer par autrui, ce que nous avons déjà dit. La connaissance de soi suppose la connaissance d’autrui. Plus j’observe autrui, plus je l’écoute, plus je peux comprendre son comportement. Mais, par là même, j’enrichis aussi la compréhension de mes propres comportements, car, ce qu’autrui fait, je le fais aussi, souvent sans le savoir. Parce que nous sommes des êtres humains, nous sommes en proie aux mêmes passions : nous connaissons, par exemple, le désir, la jalousie ou la colère. En ce sens, autrui est mon semblable. Ce que je découvre chez lui, je le retrouve en moi. Nous avons donc un cercle vertueux : la connaissance de soi et la connaissance d’autrui s’enrichissent mutuellement.

Cf. Todorov : « … à s’ignorer soi-même on ne parvient jamais à connaître les autres ; (…) connaître l’autre et soi est une seule et même chose. » (Nous et les autres, p.31)

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