Descartes. Bonheur, chance et vertu.

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 Descartes (1596-1650) et Elizabeth de Bohême (1618-1680).


« Je sais bien que ce serait être imprudent de vouloir persuader la joie à une personne, à qui la fortune envoie tous les jours de nouveaux sujets de déplaisir, et je ne suis point de ces philosophes cruels, qui veulent que leur sage soit insensible. (…) Mais il me semble que la différence qui est entre les plus grandes âmes et celles qui sont basses et vulgaires, consiste, principalement, en ce que les âmes vulgaires se laissent aller à leurs passions, et ne sont heureuses ou malheureuses, que selon que les choses qui leur surviennent sont agréables ou déplaisantes ; au lieu que les autres ont des raisonnements si forts et si puissants que, bien qu’elles aient aussi des passions, et même souvent de plus violentes que celles du commun, leur raison demeure néanmoins toujours la maîtresse, et fait que les afflictions même leur servent, et contribuent à la parfaite félicité dont elles jouissent dès cette vie. (…)

Ces plus grandes âmes, dont je parle, ont de la satisfaction, en elles-mêmes, de toutes les choses qui leur arrivent, même des plus fâcheuses et insupportables. Ainsi, ressentant de la douleur en leur corps, elles s’exercent à la supporter patiemment, et cette épreuve qu’elles font de leur force leur est agréable ; ainsi, voyant leurs amis en quelque grande affliction, elles compatissent à leur mal, et font tout leur possible pour les en délivrer, et ne craignent pas même de s’exposer à la mort pour ce sujet, s’il en est besoin. Mais, cependant, le témoignage que leur donne leur conscience, de ce qu’elles s’acquittent en cela de leur devoir, et font une action louable et vertueuse, les rend plus heureuses, que toute la tristesse, que leur donne la compassion, ne les afflige. »

Descartes, Correspondance avec Elizabeth, Lettre du 18 mai 1645.

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Dans cette lettre du 18 mai 1645, Descartes s’interroge sur le rapport entre le bonheur et la chance. Son interrogation s’inscrit dans un contexte particulier : la princesse Elizabeth, qui est la destinataire de cette lettre, a été malade pendant plusieurs semaines ; elle a souffert d’une « fièvre lente, accompagnée d’une toux sèche ». Bien qu’il ne soit pas médecin, Descartes se permet de faire un diagnostic : « la cause la plus ordinaire de la fièvre lente est la tristesse ». Si Elizabeth est tombée malade, c’est parce qu’elle a été contrariée par différents événements fâcheux qui lui sont arrivés. La question qui se pose est donc de savoir si nous pouvons, à défaut de contrôler les événements extérieurs, avoir au moins une emprise sur notre âme, et parvenir ainsi à être heureux, dans n’importe quelle situation.

Certes, et Descartes le concède volontiers, nous ne pouvons pas, à première vue, être heureux dans l’adversité, lorsque les circonstances extérieures nous sont défavorables : nous sommes nécessairement affectés par ce qui arrive ; nous ne pouvons pas rester insensibles ou indifférents, si, par exemple, l’un de nos proches souffre ou décède. Seuls « des philosophes cruels », qui ont le goût des paradoxes, et qui ne connaissent pas la nature humaine, peuvent prétendre que nous pouvons être heureux dans le malheur. Faut-il pour autant en conclure que le bonheur n’est qu’une affaire de chance ? Descartes se démarque des « philosophes cruels », mais il refuse aussi une telle conclusion : le bonheur dépend, en partie, de nous ; si nous ne pouvons pas rester insensibles face aux malheurs qui nous frappent, nous pouvons, au moins, contrôler nos passions, et parvenir à une certaine satisfaction. Les « plus grandes âmes », écrit-il, « ont de la satisfaction, en elles-mêmes, de toutes les choses qui leur arrivent, même des plus fâcheuses et insupportables ». Il faut donc s’interroger : quel est donc ce bonheur, auquel seules « les plus grandes âmes » peuvent goûter, et qui ne dépend pas des coups du sort ? En quoi consiste-t-il ?

Après avoir pris ses distances par rapport aux « philosophes cruels », Descartes propose une distinction entre deux types d’âme : « les plus grandes âmes et celles qui sont basses et vulgaires » (§1). Les premières se distinguent des secondes, du fait qu’elles sont capables d’acquérir par elles-mêmes un contentement que rien ne peut altérer. Pour expliciter son propos, Descartes propose ensuite deux exemples (§2). Le bonheur auquel goûtent « les plus grandes âmes » n’est pas une simple « joie » : il correspond plutôt à une satisfaction intérieure et profonde, qui découle d’une certaine estime de soi, laquelle provient, nous allons le voir, de l’exercice de la vertu.

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S’adressant à la princesse Elizabeth, Descartes prend certaines précautions, afin de ne pas la heurter : « Je sais bien que ce serait imprudent de vouloir persuader la joie à une personne, à qui la fortune envoie tous les jours de nouveaux sujets de déplaisir ». En effet, si quelqu’un traverse une période difficile, s’il doit affronter une maladie, ou encore un licenciement, si sa maison a été emportée par une tornade, pour prendre un exemple actuel, on ne peut pas lui demander de se réjouir, malgré tout, à moins de susciter sa colère ou son indignation. Frappé par le malheur, il ne peut pas rester indifférent : nécessairement, il sera contrarié ou même bouleversé. Descartes est conscient de cette difficulté : il parle en tant qu’homme d’expérience, qui a vécu et qui connaît les choses humaines. Il prend ainsi ses distances par rapport aux « philosophes cruels, qui veulent que leur sage soit insensible » : il s’agit, bien sûr, des Stoïciens qui affirment que la vertu suffit pour être heureux. Selon eux, le sage, fût-il dans le taureau de Phalaris, ou en proie à des souffrances atroces, peut être heureux, car, à chaque instant, il sait distinguer ce qui dépend de lui et ce qui ne dépend pas de lui, et vivre en accord avec le monde extérieur, quels que soient les événements qui arrivent. Que la sagesse stoïcienne soit un idéal difficile à atteindre, certains Stoïciens eux-mêmes le reconnaissent. Epictète se demande, par exemple, si un tel sage a déjà existé : « Montrez-le-moi malade et heureux, en danger et heureux, mourant et heureux, exilé et heureux, méprisé et heureux ». Pessimiste, il continue : « Soyez bon pour moi ; ne refusez pas de faire voir à un vieillard un spectacle qu’il n’a jamais vu jusqu’ici [1] ». Il est donc « imprudent », mais aussi indécent, et tout simplement absurde de prétendre que l’homme puisse être heureux dans le malheur.

On a pourtant une « marge de manœuvre » : le bonheur n’est pas qu’une affaire de chance. D’où le « mais » que Descartes introduit. Il faut distinguer, en effet, « les plus grandes âmes et celles qui sont basses et vulgaires ». La suite du texte sera consacrée aux « plus grandes âmes ». Descartes commence donc par décrire les âmes « basses et vulgaires ». Qu’est-ce qui les caractérise ? Elles « se laissent aller à leurs passions, et sont heureuses ou malheureuses, que selon les choses qui leur surviennent sont agréables ou déplaisantes ». Il y a donc, en quelque sorte, un double déterminisme. D’une part, les « âmes vulgaires » sont déterminées par les événements qui arrivent : au moindre changement dans le monde extérieur, correspond, pourrait-on dire, un changement de leur état intérieur. Si « bonheur » il y a, il dépend seulement de la fortune : il est donc précaire et instable, car, lorsque la chance tournera, il disparaîtra aussitôt. Soumises aux événements, les « âmes vulgaires » sont, d’autre part, incapables de contrôler leurs passions : elles échouent à les contenir. Lorsque les circonstances sont défavorables, elles sont nécessairement affectées par la tristesse, laquelle les envahit complètement. Par conséquent, les « âmes vulgaires » sont à la fois esclaves de la fortune et de leurs propres passions.

Certes, nous ne pouvons pas rester « insensibles » : c’est dans la nature de l’homme, en tant qu’il a un corps, d’avoir des passions. Encore une fois, Descartes refuse l’idéal du sage stoïcien. Nous ne sommes pas des « pierres » ! Mais, à défaut de supprimer les passions, ne pouvons-nous pas au moins les contrôler ? Telle est la caractéristique majeure des « plus grandes âmes » : « bien qu’elles aient aussi des passions, et même souvent de plus violentes que celles du commun, leur raison demeure néanmoins toujours la maîtresse ». Si nous n’avons aucune emprise sur les événements extérieurs qui surviennent, puisqu’ils ne dépendent pas de nous, nous pouvons au moins éviter de nous « laisser aller » à nos passions les plus spontanées : nous pouvons « raisonner », et prendre ainsi le dessus sur elles. Si Descartes dénonce les excès des « philosophes cruels », remarquons qu’il reprend néanmoins à son compte l’une des intuitions fondamentales des philosophies antiques : qu’il faille raisonner pour contrôler ses peurs et ses désirs, et donc pour être heureux, les Epicuriens comme les Stoïciens n’ont eu de cesse de le répéter. Ainsi, contrairement aux âmes « basses et vulgaires », les « plus grandes âmes » ne font pas dépendre leur bonheur des coups du sort : grâce à des « raisonnements si forts et si puissants », elles s’affranchissent du déterminisme passionnel qui caractérise les âmes « vulgaires ». Par exemple, « pour exciter en soi la hardiesse et ôter la peur », il faut « s’appliquer à considérer les raisons, les objets ou les exemples qui persuadent que le péril n’est pas grand [2]». Descartes suppose que nos passions ne sont pas déterminées exclusivement par les événements extérieurs, que, grâce à nos raisonnements, nous pouvons agir sur elles, et donc les modifier : c’est ce que parviennent à faire les « plus grandes âmes ». En outre, « les afflictions même leur servent, et contribuent à la parfaite félicité dont elles jouissent dès cette vie » : il faut comprendre que les passions négatives non seulement sont « contrôlées », mais aussi, en quelque sorte, « utilisées » par les « plus grandes âmes », lesquelles réussissent, paradoxalement, à tirer profit « de toutes les choses qui leur arrivent, même des plus fâcheuses et insupportables ». Il faut donc s’interroger : quelle est « cette parfaite félicité » à laquelle accèdent « les plus grandes âmes » ? Descartes se propose d’expliquer en quoi elle consiste, et donne des exemples : c’est l’objet du second paragraphe.

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Quel est donc ce bonheur goûté par les « grandes âmes » ? Il s’agit d’un bonheur durable, indépendant des circonstances extérieures et des coups du sort. D’une manière significative, Descartes emploie le mot « satisfaction [3] » : dans les moments les plus difficiles, les « plus grandes âmes », à défaut d’être joyeuses, peuvent au moins se rendre contentes. Ce contentement ne provient pas du monde extérieur : c’est « en elles-mêmes » que les « plus grandes âmes », dit Descartes, « ont de la satisfaction ». Dans une lettre à Elizabeth qu’il écrira quelques mois plus tard, Descartes distingue la « béatitude » qui caractérise ici les « plus grandes âmes », et « l’heur » qui « ne dépend que des choses qui sont hors de nous [4] ». La béatitude n’est pas l’heur : elle désigne « un parfait contentement d’esprit et une satisfaction intérieure, que n’ont pas ordinairement ceux qui sont le plus favorisés de la fortune, et que les sages acquièrent sans elle [5] ». Pour illustrer sa thèse, Descartes donne deux exemples. Le premier concerne la douleur physique, le second la souffrance d’autrui.

Comment « les plus grandes âmes » font-elles pour accéder à cette satisfaction intérieure, lorsque leur propre corps est souffrant, ou lorsque leurs amis sont « en quelque grande affliction » ? Dans le premier cas, elles résistent : « cette épreuve qu’elles font de leur force leur est agréable ». Paradoxalement, alors même qu’elles souffrent, elles éprouvent un certain plaisir : en résistant, elles se prouvent à elles-mêmes qu’elles sont capables de dominer leur corps, et de dépasser la douleur. Elles prennent ainsi conscience de la force de leur volonté, et s’estiment pour cela. Dans le second cas, confrontées à la souffrance d’autrui, elles parviennent à surmonter la tristesse « que leur donne la compassion », grâce au « témoignage que leur donne leur conscience » : en cherchant, autant que possible, à aider autrui et à le soulager des maux qui le frappent, elles « s’acquittent (…) de leur devoir et  font une action louable et vertueuse ». Dans la mesure où elles ont agi comme elles devaient agir, elles n’ont rien à se reprocher : même si leur tentative est vaine, elles conservent donc une certaine estime d’elles-mêmes. Descartes rejoint, à nouveau, la tradition antique : il n’y a pas de béatitude possible sans vertu, et donc sans moralité. Dans un autre texte, il écrit ainsi : « quiconque a vécu en telle sorte que sa conscience ne lui peut reprocher qu’il ait jamais manqué à faire toutes les choses qu’il a jugées être les meilleures (qui est ce que je nomme ici suivre la vertu), il en reçoit une satisfaction qui est si puissante pour le rendre heureux, que les plus violents efforts des passions n’ont jamais assez de pouvoir pour troubler la tranquillité de son âme [6] ».

Ainsi, l’homme vertueux, même si ses désirs ne sont pas satisfaits, même si les circonstances extérieures lui sont défavorables, éprouve une satisfaction intérieure, car il sait qu’il agit comme il doit agir, et fait tout ce qu’il peut. Il se concentre seulement sur ce qui dépend de lui : sa volonté, son libre-arbitre. Descartes est finalement plus proche du stoïcisme qu’il ne le prétend.

[1] Entretiens, II, XIX, 20.

[2] Descartes, Les passions de l’âme, article 45 : « Quel est le pouvoir de l’âme au regard de ses passions ».

[3] Au sens étymologique, d’après le latin, être « satisfait » signifie : avoir assez (satis) fait (facere).

[4] « Lettre à Elizabeth », 4 août 1645.

[5] Ibid.

[6] Les passions de l’âme, article 148 : « Que l’exercice de la vertu est un souverain remède contre les passions ».