Alain. Rien au monde ne plaît de soi.

Honoré DaumierHonoré Daumier, Les joueurs d’échecs, 1863.

« Remarquez que les plaisirs n’ont guère de prise sur nous si nous ne nous disposons pas à les goûter. Même dans les plaisirs de la table, qui doivent peu à l’esprit, il faut pourtant apporter une attention bienveillante. Encore bien plus évidemment, quand il s’agit des plaisirs de l’esprit, il faut vouloir les conquérir, et il serait vain de les attendre. Nul ne dira au jeu d’échecs : « Amuse-moi ». C’est par une volonté suivie, exercée, entraînée, que l’on fera son plaisir. Même jouer aux cartes suppose la volonté de s’y plaire. En sorte qu’on pourrait dire que rien au monde ne plaît de soi. Il faut prendre beaucoup de peine pour se plaire à la géométrie, au dessin, à la musique. Et cette liaison de la peine au plaisir se voit bien clairement dans les jeux violents. Il est étrange que les coureurs, lutteurs et boxeurs trouvent du plaisir à toute cette peine qu’ils se donnent ; et cela est pourtant hors de doute. Si l’on réfléchit assez sur ce paradoxe de l’homme, on ne se représentera nullement l’homme heureux comme celui à qui tous les bonheurs sont apportés ; mais au contraire on le pensera debout, en action et en conquête, et faisant bonheur d’une puissance exercée. »

Alain, « Propos » de Janvier 1934 (in Propos tome II, éd. La Pléiade, p.999)

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Exemple d’introduction

Pour éprouver du plaisir, semble-t-il, rien n’est plus facile. Croquons par exemple dans un morceau de chocolat : pour peu que le chocolat soit de qualité, nous éprouvons aussitôt une sensation agréable. Certes, cette sensation est éphémère, puisqu’elle disparaît peu à peu, après la déglutition. Voilà pourquoi nous sommes souvent tentés de prendre un autre morceau, pour prolonger la sensation : c’est ce qu’on appelle communément la gourmandise. Il n’en reste pas moins que le plaisir ressenti semble immédiat, et n’exige de notre part aucun effort : il nous suffit d’ouvrir la bouche. Est-ce à dire que le plaisir dépend seulement de l’objet (ici, en l’occurrence, de la qualité du chocolat) ? Ne dépend-il pas aussi du sujet (à savoir, de l’individu qui goûte) ?

Dans un « propos » de janvier 1934, Alain montre que le plaisir, qu’il soit physique ou intellectuel, ne peut être pleinement ressenti que si l’individu est dans une disposition adéquate. En d’autres termes,  le plaisir dépend de nous ; nous sommes, en quelque sorte, responsables du plaisir que nous éprouvons. Lorsque nous n’éprouvons pas de plaisir, nous avons tendance à accuser l’objet : « ce chocolat n’est pas bon », « ce jeu n’est pas amusant », « cette matière est ennuyeuse », « cette activité n’est pas intéressante », etc. En fait, si le plaisir ne vient pas, c’est peut-être aussi, en partie, à cause de nous. Notre attitude et notre état d’esprit peuvent être déterminants. Selon Alain, « rien au monde ne plaît de soi » : telle est sa thèse. Aucun objet, pris en lui-même, n’apporte du plaisir de manière immédiate. Loin d’être donné, le plaisir s’acquiert, voire se conquiert.

Nous pourrions diviser le texte en trois moments. Tout d’abord, Alain montre que le plaisir, qu’il soit physique ou intellectuel, dépend toujours de nous. Il met l’accent, en particulier, sur le rôle de la volonté, en ce qui concerne « les plaisirs de l’esprit ». Le plaisir, pour être ressenti, doit être voulu, et cela suppose que l’individu fournisse des efforts.  D’où le deuxième moment du texte : paradoxalement, pour goûter au plaisir, il faut accepter de peiner, voire de souffrir. Enfin, dans un troisième temps, Alain conclut, en présentant brièvement sa conception de l’homme heureux.

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