Alain. Penser, c’est dire non.

journal26Couverture du journal La décroissance, n°26, avril 2005.


« Penser, c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas au monde d’autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c’est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C’est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit. Qui croit ne sait même plus ce qu’il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. »

Alain, Propos sur les pouvoirs, § 139.

* * *

Exemple d’introduction :

Amorce. Au sens large, penser équivaut à avoir une représentation mentale, c’est-à-dire avoir une idée. Par exemple, je pense à quelque chose – un chien, un arbre, n’importe quoi. Prise en ce sens, la pensée est l’une des caractéristiques essentielles de l’homme. À l’évidence, l’homme n’a pas seulement un corps ; il a aussi un esprit, et de ce fait, il « pense », il a des représentations mentales, plus ou moins complexes. Il peut imaginer des choses qui n’existent pas (ex : un cheval ailé), concevoir des idées abstraites (ex : l’idée de triangle), juger (ex : ce tableau est beau) ou encore faire des raisonnements (ex : si a=b, et b=c, alors a=c). Or, le verbe « penser » peut avoir un autre sens. Au sens strict, et pourrait-on dire au sens fort du terme, penser équivaut à réfléchir. Qu’est-ce que penser au sens de réfléchir ? Alain se propose de répondre à cette question.

Thèse et problématisation. Il formule d’emblée sa thèse, de manière laconique : « Penser, c’est dire non ». Une telle affirmation est étonnante : à première vue, identifier l’activité de penser au fait de « dire non », c’est-à-dire à l’acte de nier, semble non seulement réducteur, mais aussi arbitraire. Nier, ce n’est qu’une opération parmi tant d’autres : lorsque nous réfléchissons, nous pouvons nier mais aussi affirmer. Pourquoi Alain fait-il de la négation l’essence même de la pensée ? Toute pensée serait-elle négative ? Par ailleurs, dire non, c’est toujours dire non à quelque chose ou à quelqu’un : si penser, c’est dire non, à quoi ou à qui faut-il dire non ? Heureusement, au fil du texte, Alain justifie puis précise sa thèse : « Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit ».

Structure du texte. Dans un premier temps (du début du texte jusqu’à : « Il n’y a pas au monde d’autre combat »), Alain établit que, si penser, c’est dire non, c’est à soi-même qu’il faut dire non. Penser au sens de réfléchir, c’est, avant tout, opérer un retour sur soi-même, prendre du recul sur ses propres pensées pour les examiner. Dans un second temps (à partir de : « Ce qui fait que le monde me trompe… » jusqu’à la fin), il montre que l’absence de réflexion a des conséquences néfastes, à la fois dans le domaine théorique (l’erreur) et dans le domaine pratique, et plus précisément, politique (l’esclavage). Il revient alors sur les trois thèmes auxquels il a fait une très brève allusion dans la première partie (le monde, le tyran, le prêcheur).

Explication détaillée

1. La pensée comme sport de combat

a) La thèse d’Alain

« Penser, c’est dire non » : cette affirmation, malgré sa simplicité apparente, ne va pas de soi. On peut émettre d’emblée deux objections.

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 1) L’affirmation peut sembler réductrice : penser, ce n’est pas seulement dire non ; penser, c’est aussi dire oui. Etymologiquement, « penser » vient du latin « pensare » qu’on peut traduire par : « peser », « apprécier » ou encore « évaluer ». Si on suit cette piste, l’homme qui pense, c’est celui qui prend la mesure, qui évalue les opinions : il peut, certes, « dire non » à celles qui sont fausses ; mais il doit aussi « dire oui » à celles qui sont vraies. Par exemple, on ne peut pas dire non à la proposition : « 2+2=4 » ; dans ce cas, précisément, penser, c’est dire oui. Il n’y a donc, à première vue, aucune raison de réduire, comme le fait Alain, l’activité de penser au simple fait de nier.

 2) Si penser, ce n’est pas nécessairement dire non, inversement, dire non, ce n’est pas nécessairement penser.  Suffit-il de nier pour penser ? On peut en douter. On peut dire non, sans penser pour autant. Celui qui dirait non, sans examen préalable, et de manière systématique, à n’importe quelle proposition, à l’évidence, ne pense pas. Dire non à tout, tout le temps, serait absurde, relèverait de la pure et simple bêtise. La formule d’Alain est donc si générale qu’elle peut sembler arbitraire. Or, Alain ne se contente pas d’affirmer sa thèse :  il la justifie aussitôt avec un premier argument.

b) Le refus comme signe révélateur de la pensée

« Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. » Interpellant le lecteur, Alain propose une interprétation de ce que « dire oui » et « dire non » peuvent signifier. Dire oui, c’est acquiescer, donner son assentiment à quelque chose, être d’accord : métaphoriquement, c’est dormir, ou être en train de s’endormir ; c’est donc être passif. Dire non, en revanche, c’est nier, refuser, manifester son désaccord : métaphoriquement, c’est se réveiller ; c’est donc être actif. Il y aurait, par conséquent,  un lien entre le fait de dire non et celui d’être actif. Or, « penser » est un verbe : quand on pense, à défaut d’agir au sens strict (c’est-à-dire de produire des effets visibles dans le monde), on est, en tout cas, actif. Si c’est le cas, on comprend alors le rapprochement opéré par Alain entre le fait de penser et celui de dire non. En filigrane, et à grands traits, on aurait le syllogisme suivant :

  1. Dire non, c’est être actif.
  2. Penser, c’est être actif.
  3. Donc, penser, c’est dire non.

Mais il faut aller plus loin : ce syllogisme n’est pas valide ; la conclusion ne découle pas logiquement des prémisses. Alain doit non seulement justifier, mais aussi préciser son affirmation initiale. « Penser, c’est dire non » : c’est une affirmation trop vague. Dire non, c’est toujours dire non à quelqu’un ou à quelque chose. Si penser, c’est dire non, à qui, à quoi faut-il dire non ?

c) Les adversaires de la pensée

Alain pose la question et énonce trois hypothèses  : « Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? » Ces trois hypothèses seront reprises plus loin, pour finalement être rejetées. Alain étant laconique, il faut essayer d’expliciter ce à quoi il fait allusion.

1) Le monde : deux interprétations sont ici possibles. Par « monde », on peut comprendre la réalité sensible, mais aussi la société. Dans le premier cas, le penseur, c’est celui qui « dit non » aux apparences sensibles : se méfiant de ses perceptions, il cherche l’être véritable, ce qui est « réellement réel ». C’est le penseur de type platonicien (cf. l’allégorie de la caverne, au début du livre VII de la République). Dans le second cas, le penseur, c’est celui qui « dit non » aux opinions qui sont véhiculées par les autres, et par la  société, en général ; c’est donc celui qui s’oppose à l’opinion commune, la « doxa ». Ces deux interprétations sont possibles, mais la suite du texte nous permet de trancher en faveur de la première : « Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés… » Par monde, Alain entend ici le monde des apparences, le monde tel qu’il est perçu par nos sens.

2) Le tyran : ici, c’est plus facile, la référence au tyran étant, à l’évidence, une référence politique. On peut penser à la figure de l’intellectuel engagé, celui qui « dit non » aux injustices. Pensons à Zola (pour l’affaire Dreyfus) ou encore à Albert Camus (qui milite contre la peine de mort). On pourrait prendre aussi l’exemple d’Antigone : celle-ci, refusant de laisser son frère Polynice sans sépulture, « dit non » à son oncle Créon (Cf. Antigone de Jean Anouilh : « Je suis là pour vous dire non et pour mourir. »)

3) Le prêcheur : le penseur, c’est aussi celui qui « dit non » à ce que dit le prêcheur, c’est-à-dire celui qui prétend parler au nom de Dieu, diffuser sa parole et ses valeurs. Le combat est ici, non pas politique, mais religieux. Il peut avoir une dimension morale. On peut penser à la figure du philosophe athée et immoraliste. Les exemples abondent : Spinoza, Diderot, etc.

Ces trois hypothèses sont néanmoins rejetées par Alain« Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. »  On pourrait croire naïvement que penser, c’est « dire non » à ce qui est extérieur à la pensée (le monde sensible, le monde politique, le monde religieux), et que le penseur est une sorte de rebelle. En fait, c’est à lui-même que le penseur « dit non » : il est son propre adversaire. Selon Alain, penser, c’est d’abord se dire non à soi-même. À la figure naïve ou romantique du penseur comme rebelle (qui s’oppose au monde, au tyran et au prêcheur), il substitue l’image du penseur déchiré : celui qui se replie sur lui-même, pour « dire non » à ses propres pensées.

1313822-auguste_rodin_le_penseurAuguste Rodin, Le penseur, 1882.

d) La pensée contre elle-même

C’est que toute pensée, au sens fort du terme, est réflexion, c’est-à-dire retour sur soi-même : penser, ce n’est pas avoir simplement une pensée ; c’est, avant tout, « penser ses propres pensées », pourrait-on dire. La pensée « se sépare d’elle-même ». Le penseur, c’est celui qui se dédouble : il prend du recul sur ses propres pensées pour mieux les examiner. On est ici très proche de la conception de Platon : la pensée n’est rien d’autre qu’un dialogue de l’âme avec elle-même. Cf. par exemple le Théétète : « Voici ce que me semble faire l’âme quand elle pense : rien d’autre que dialoguer, s’interrogeant elle-même et répondant, affirmant et niant. » Le penseur, loin d’adhérer immédiatement à ses opinions, au contraire, les questionne : il pense non seulement par lui-même, mais aussi contre lui-même. S’il doit se méfier des autres (qui pourraient l’induire en erreur), il doit aussi se méfier de lui-même. Ce combat contre soi-même est-il agréable ? On pourrait en douter. La pensée, dit Alain, « rompt l’heureux acquiescement ». C’est qu’il est plus facile et donc plus agréable de « dire oui » : « dire non » suppose un effort. Le penseur doit accepter de se remettre en question. Il peut être malheureux, en découvrant que ses propres opinions sont fausses.

Conclusion et transition. « Penser, c’est dire non » : la formule est correcte, si on précise qu’il s’agit de dire non à soi-même. Paradoxalement, le principal adversaire de la pensée, c’est la pensée elle-même. C’est ce qu’Alain cherche à montrer, dans la suite du texte, en reprenant tour à tour les trois cas qu’il avait rapidement mentionnés.

2. Les différents champs de bataille

a) Le combat contre les illusions sensibles

On pourrait croire que c’est le monde sensible qui nous trompe et qui est à l’origine de nos erreurs. En fait, selon Alain, si nous nous trompons, c’est parce que nous « disons oui », nous « consentons »: nous sommes les seuls responsables de nos erreurs ; en quelque sorte, nous nous trompons nous-mêmes.  À l’origine de l’erreur, il y a toujours l’acte de consentir. Or, celui-ci dépend de nous : au lieu de consentir, nous pourrions très bien douter et continuer à examiner. « Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c’est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. » Parce que je vois un arbre, pour prendre un exemple très simple, je crois qu’il y a un arbre : je « dis oui » à la représentation qui vient de mes sens (ici, de mes yeux). Il se pourrait que, contrairement aux apparences, il n’y ait pas d’arbre : si c’est le cas, je suis alors dans l’erreur. Mais il dépend de moi de ne pas adhérer immédiatement à ce que mes sens (ici ma vue) m’indiquent. Le monde sensible me trompe, parce que je le laisse me tromper : je « dis oui ». Alain nous invite ici à douter plutôt qu’à croire hâtivement : si je ne veux pas me tromper, je dois « dire oui » seulement aux représentations dont je puis être sûr qu’elles sont vraies. Notons, au passage, que c’est une idée qu’Alain emprunte à Descartes. (Cf. Cours sur Descartes)

b) Le combat contre la tyrannie

Si je suis responsable de mes erreurs, je suis aussi responsable de mon obéissance. Il dépend de moi de chercher la vérité (au lieu de croire) et d’être libre (au lieu d’obéir au tyran et d’être esclave). « Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. » De nouveau, le mal réside dans le fait de « dire oui ». Alain reprend ici une idée qu’on retrouve chez Étienne de la Boétie (Discours de la servitude volontaire, 1576) : si un pouvoir tyrannique réussit à se maintenir, ce n’est pas parce que le tyran serait particulièrement intelligent et rusé ; c’est d’abord parce que le peuple, inerte et passif, consent à son propre esclavage. Paradoxalement, le peuple préfère obéir au tyran plutôt que de se révolter : il « respecte », c’est-à-dire, il « dit oui ». Si le peuple doit « dire non », c’est d’abord à lui-même : il doit « dire non » à sa tendance à « dire oui ». Il est lui-même responsable de sa servitude. « Dès que la tête humaine reprend son antique mouvement de haut en bas, pour dire oui, aussitôt les rois reviennent. » (Propos sur les pouvoirs, §140, cf. le commentaire ici : Le doute est le sel de l’esprit ) Ce qui conduit à l’erreur (dans le domaine théorique) et à l’esclavage (dans le domaine pratique, et en particulier, politique), c’est toujours le consentement, le fait de « dire oui ».

c) Le combat contre les croyances

Alain reprend sa métaphore initiale : dire oui, c’est dormir. « Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence ». Cette phrase est étonnante : comment ce qui est vrai pourrait-il devenir faux ? De prime abord, et par définition, ce qui est vrai, c’est ce qui est conforme à la réalité. Si la réalité ne change pas, la vérité reste la même : ce qui était vrai hier, l’est aujourd’hui, et le sera demain (exemple très simple : « la terre tourne autour du soleil »). Il n’en reste pas moins qu’on appelle « vrai » ce qu’on « croit » vrai. Alain suggère que la vérité n’est accessible que si l’individu pense, réfléchit, c’est-à-dire se remet en question. Si l’individu cesse de réfléchir, il croit savoir, mais il se pourrait que ce qu’il croit vrai soit, en fait, faux. Il doit donc rester vigilant,  continuer à douter,  c’est-à-dire « dire non » à ses propres opinions. Paradoxalement, le savoir se nuit à lui-même : dès qu’on croit savoir, on ne pense plus, on ne cherche plus ; on croit, et par là-même, on peut tomber « par cette somnolence » dans l’erreur.

« C’est par croire que les hommes sont esclaves. » De fait, comme ils ne réfléchissent pas, ils sont soumis à la pensée des autres ; ils adhérent à des idées qui pourraient être fausses. Penser, c’est donc se libérer. Cf. sur ce thème, encore une fois, Platon (l’allégorie de la caverne) mais aussi Bertrand Russell : La valeur de la philosophie. Alain peut alors reformuler sa thèse : « Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit ». Cette phrase reprend, mais en la précisant, la formule laconique du début : « Penser, c’est dire non ».  Si le vocabulaire change, c’est que la pensée d’Alain se précise. Le court texte qui a précédé a permis d’éclaircir la formule initiale. On peut retenir deux points importants.

 1) Penser, ce n’est pas seulement avoir des pensées ; c’est, au sens fort du terme, réfléchir, c’est-à-dire opérer un retour sur ses propres pensées, pour les examiner.

2) Si le penseur « dit non », c’est, en fait, à lui-même, et plus précisément à ses propres croyances. La pensée véritable (la réflexion) n’est rien d’autre qu’une lutte contre les croyances.

L’opposition qui traverse tout le texte entre « dire oui » et « dire non » se ramène à l’opposition entre « croire » et « réfléchir ». D’un côté, on « dit oui », et on a des pensées, des pensées déjà constituées et figées, qu’on ne prend plus la peine d’interroger ; on a des pensées, c’est-à-dire des opinions, mais justement on ne pense plus : on croit. De l’autre côté, on dit non, on pense, on réfléchit, et par là même, on se met en mouvement, questionnant, à nouveaux frais, les croyances et opinions – celles des autres, mais aussi les siennes propres.

Alain oppose donc « penser » et « croire » : c’est la croyance qui le seul et véritable adversaire de la pensée.  On retrouve cette opposition dans un autre « propos » d’Alain :

« Penser n’est pas croire. Peu de gens comprennent cela. Presque tous, et ceux-là même qui semblent débarrassés de toute religion, cherchent dans les sciences quelque chose qu’ils puissent croire. Ils s’accrochent aux idées avec une espèce de fureur ; et si quelqu’un veut les leur enlever, ils sont prêts à mordre. (…) Lorsque l’on croit, l’estomac s’en mêle et tout le corps est raidi. Le croyant est comme le lierre sur l’arbre. Penser, c’est tout à fait autre chose. On pourrait dire : penser, c’est inventer sans croire

Imaginez un noble physicien, qui a observé longtemps les corps gazeux, les a chauffés, refroidis, comprimés, raréfiés. Il en vient à concevoir que les gaz sont faits de milliers de projectiles très petits qui sont lancés vivement dans toutes les directions et viennent bombarder les parois du récipient. Là-dessus le voilà qui définit, qui calcule ; le voilà qui démonte et remonte son gaz parfait, comme un horloger ferait pour une montre. Eh bien, je ne crois pas du tout que cet homme ressemble à un chasseur qui guette une proie. Je le vois souriant, et jouant avec sa théorie ; je le vois travaillant sans fièvre et recevant les objections comme des amies ; tout prêt à changer ses définitions si l’expérience ne les vérifie pas, et cela très simplement, sans gestes de mélodrame. Si vous lui demandez: Croyez-vous que les gaz soient ainsi ? il répondra : Je ne crois pas qu’ils soient ainsi ; je pense qu’ils sont ainsi. » (Propos d’un Normand, 15 janvier 1908)

Si on suit Alain, la pensée véritable (ou réflexion) est « sceptique », au sens, non pas où elle renoncerait à l’idée de vérité, mais où elle valorise la recherche et l’examen (« skeptomai », en grec, veut dire : « j’examine »). Par opposition, la croyance serait « dogmatique » : celui qui croit, non seulement affirme, mais refuse tout questionnement et toute remise en question. Autrement dit, la pensée (véritable) serait la pensée « vivante », celle qui est toujours en mouvement, celle qui (se) questionne sans cesse. De nouveau, par opposition, la croyance serait la pensée « morte », celle qui est figée, qui « s’arrête » sur une pensée, c’est-à-dire sur une opinion, la considère comme vraie, et de ce fait, ne la questionne plus. Croire, en ce sens, c’est donc arrêter de réfléchir.

Conclusion :

Penser au sens de réfléchir, c’est :

1) penser par soi-même : il ne faut pas laisser les autres penser à notre place. Il faut être actif (dire non), et non pas passif (dire oui), c’est-à-dire accepter sans examen les opinions des autres. « La fonction de penser ne se délègue point » (Alain, Propos sur les pouvoirs, §140). Cf. le commentaire de ce paragraphe ici : Le doute est le sel de l’esprit.

2) penser contre soi-même : il faut lutter contre notre propre tendance à croire, se remettre sans cesse en question. La pensée est non seulement active, mais réflexive : elle est un rapport (critique) à soi-même. La pensée « combat contre elle-même ».

3) penser avec les autres : « Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien ». On pense toujours, à partir et au-delà de ses propres pensées. La pensée doit se dépasser. Pour cela, rien n’est plus utile et précieux que la pensée des autres : croire qu’on puisse penser, seul, est un leurre ; nous avons, à l’évidence, besoin des autres, pour faire évoluer notre pensée. Les autres – à l’instar de Socrate – peuvent, en effet, nous faire douter des croyances et opinions qui sont, en nous, profondément enracinées. Encore faut-il accepter de discuter avec eux (ou de les lire).

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