Alain. Le doute est le sel de l’esprit.

combien-ca-doute_largeBen, Gallerie Taïss, 2012. 


« Le doute est le sel de l’esprit ; sans la pointe du doute, toutes les connaissances sont bientôt pourries. J’entends aussi bien les connaissances les mieux fondées et les plus raisonnables. Douter quand on s’aperçoit qu’on s’est trompé ou que l’on a été trompé, ce n’est pas difficile ; je voudrais même dire que cela n’avance guère ; ce doute forcé est comme une violence qui nous est faite ; aussi c’est un doute triste ; c’est un doute de faiblesse ; c’est un regret d’avoir cru, et une confiance trompée. Le vrai c’est qu’il ne faut jamais croire, et qu’il faut examiner toujours. L’incrédulité n’a pas encore donné sa mesure.

Croire est agréable. C’est une ivresse dont il faut se priver. Ou alors dites adieu à liberté, à justice, à paix. Il est naturel et délicieux de croire que la République nous donnera tous ces biens ; ou, si la République ne peut, on veut croire que Coopération, Socialisme, Communisme ou quelque autre constitution nous permettra de nous fier au jugement d’autrui, enfin de dormir les yeux ouverts comme font les bêtes. Mais non. La fonction de penser ne se délègue point. Dès que la tête humaine reprend son antique mouvement de haut en bas, pour dire oui, aussitôt les rois reviennent. »

Alain, Propos sur les pouvoirs, §140.

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Ce texte d’Alain fait l’éloge du doute et développe une critique des croyances. Il y a donc une double thèse. D’une part, le doute qui consiste à suspendre son jugement, et à refuser de croire, est, selon Alain, non pas un échec, mais « le sel de l’esprit ». Il faut s’interroger sur la positivité du doute : pourquoi est-ce bénéfique de douter ?  D’autre part, Alain se montre hostile à l’égard des croyances :  croire est « une ivresse dont il faut se passer ». Croire est le contraire de douter : celui qui croit, au lieu de douter et de suspendre son jugement, adhère à une idée, sans avoir une garantie objective.  On a ainsi les deux moments du texte (le §1 sur le doute et le §2, sur la croyance et son impact dans le domaine politique). On constate que le texte repose sur deux métaphores : la métaphore du sel pour le doute, la métaphore de l’ivresse pour la croyance.

1.  Le doute est le sel de l’esprit

a) Le sens de cette métaphore : le sel a ici une vertu conservatrice ; le doute permet, comme le sel pour la viande, aux connaissances de ne pas pourrir. Si on ne doute pas, si on reste sur ses positions sans les interroger, on prend le risque de se tromper : on croit savoir, mais, en fait, on ne sait pas. Socrate sait qu’il ne sait pas, et doute ; en ce sens, il est supérieur aux ignorants qui ignorent qu’ils ignorent, et restent ainsi, à jamais, dans l’ignorance. Alain écrit dans un autre texte : « Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit. » (§139, cf. le commentaire ici : Penser, c’est dire non ) Mais, s’il faut douter, de quoi faut-il douter ? Peut-on douter de tout ?

b) Réponse d’Alain : il faut douter de tout, et même  « des connaissances les mieux fondées et les plus raisonnables », ce qui est paradoxal, et il faut le dire. Pourquoi faudrait-il douter des connaissances bien établies ? Je peux douter des croyances (ex : de l’existence de dieu, de la vie après la mort, des extraterrestres), mais je n’ai pas à douter, à première vue, des connaissances certaines (ex : 2+2=4, la somme des angles d’un triangle est égale à un angle plat…). Selon Alain, en fait, il faut douter même de ce qu’on sait, parce qu’on ne sait jamais vraiment ce qu’on sait : tout savoir repose sur des preuves, mais celles-ci ne sont pas toujours fiables. On ne peut jamais atteindre une certitude absolue. Il faut douter, malgré les évidences, malgré les preuves qu’on peut apporter. Ce doute dont Alain fait l’éloge n’est pas un doute comme les autres. Pourquoi ? Implicitement,  Alain distingue deux doutes.

2. Du doute forcé au doute libérateur

a) Le doute ordinaire : en général, on doute après s’être trompé ; le doute découle de l’erreur. Ce doute, selon Alain, n’est pas difficile. Ce doute est, d’une part, involontaire : je doute malgré moi, parce que je me rends compte de l’erreur ou de la tromperie dont je suis victime ; à tort, j’ai cru quelque chose, ou quelqu’un. C’est un « doute forcé », dit Alain,  qu’on subit « comme une violence qui nous est faite ». On doute malgré soi. D’autre part, c’est un doute triste, qui exprime une faiblesse : je prends conscience de mon erreur, et je regrette. Je suis triste parce que je regrette d’avoir cru. Le doute vient ici après la croyance.

b) Le doute dont Alain fait l’éloge est le contraire : c’est un doute volontaire, qui vient, non pas après, mais avant la croyance. « Le vrai c’est qu’il ne faut jamais croire, et qu’il faut examiner toujours ». Tout d’abord, le doute est volontaire, car il découle d’une décision de l’individu. En outre, ce doute n’est pas tourné vers le passé, mais vers l’avenir ; il n’est pas de l’ordre du regret, mais de la promesse : « L’incrédulité n’a pas encore donné sa mesure ». Je ne doute pas parce que je me suis trompé, mais je doute parce que je veux douter, par anticipation, pour ne pas me tromper plus tard.

c) En ce sens, le doute que valorise Alain ressemble au doute pratiqué par Descartes dans les Méditations métaphysiques. Le doute cartésien est, en effet, à la fois volontaire, méthodique, hyperbolique et radical. Remarquons néanmoins que, chez Descartes, le doute n’est pas une fin en soi, mais n’est qu’un moyen pour accéder à la vérité première et indubitable (le Cogito), à partir de laquelle il pourra refonder les sciences. Le doute n’a donc qu’une valeur provisoire : à terme, lorsque la vérité aura été découverte, il faudra arrêter de douter. Alain a ici une position plus sceptique, car il nous invite à « examiner toujours ».

(Cf. à propos du doute cartésien : Cours sur Descartes)

3. La critique des croyances

a) Pourquoi les hommes ont-ils plus tendance à croire qu’à douter ?  Parce que croire est facile, il ne faut faire aucun effort. La croyance est spontanée. En plus, c’est agréable : c’est « une ivresse ». L’ivresse suggère que les hommes ne perçoivent pas le réel tel qu’il est, mais qu’ils ont une vision déformée, presque hallucinatoire, de celui-ci: ils croient ce qu’ils désirent, ce qui leur est agréable. Ils préfèrent les illusions (agréables) à la vérité (blessante). Ex : les croyances religieuses selon Freud. Dans la phrase suivante, Alain reprend ces deux idées : croire est à la fois « naturel et délicieux ». Il suppose qu’il est possible de vivre sans croyances, ce qui est, par ailleurs, discutable. Les hommes ont peut-être besoin de croyances, religieuses ou autres, pour donner un sens à leur existence.

b) Mais les croyances ont aussi des conséquences néfastes, moralement et politiquement. S’il faut douter, ce n’est pas seulement pour accéder à la vérité. Les enjeux sont aussi pratiques : « Ou alors dites adieu à liberté, justice et paix ». Tout d’abord, celui qui croit est passif ; ne pensant pas par lui-même, il est déterminé par la pensée des autres, et par là même, se soumet facilement. Croire, c’est « dire oui », c’est, pour reprendre la métaphore d’Alain, « dormir les yeux ouverts ». Ensuite, celui qui croit n’est pas toujours juste : il peut être à la fois dogmatique et partial, et par exemple, accuser, à tort, une personne innocente [1]. Celui qui doute, en revanche, est plus juste, dans la mesure où il cherche des preuves avant d’accuser : sans céder aux préjugés, il respecte la présomption d’innocence. Enfin, celui qui croit, bien souvent, ne se contente pas de croire : il veut imposer sa croyance aux autres. En ce sens, les croyances divisent les hommes et engendrent des conflits. Ex : les guerres de religion. Selon Alain, le doute a une vertu pacificatrice, puisqu’il favorise la tolérance.

c) La fin du texte met l’accent sur l’importance du doute dans le domaine politique. Croire, c’est adhérer aux pensées des autres ; c’est aussi faire confiance. Dans tous les cas, c’est une solution de facilité qui met en péril la liberté : soit on fait confiance à l’Etat et aux gouvernants, et on prend le risque d’être dominé, soit on adhère à une idéologie quelconque (« Coopération », « Socialisme », « Communisme », etc…). Mais cette adhésion relève de l’auto-persuasion : on « veut croire » parce qu’on a intérêt à croire. En adhérant à un parti ou à un mouvement politique, nous avons espoir que les choses, grâce à lui, changeront. Nous renonçons à penser par nous-mêmes, ce qui est reposant : « Il est si commode d’être sous tutelle. Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place… je n’ai alors pas moi-même à fournir d’efforts. Il ne m’est pas nécessaire de penser dès lors que je peux payer ; d’autres assumeront bien à ma place cette fastidieuse besogne [2] ». On pourrait voir aussi dans le texte d’Alain une critique de la représentation politique : dès lors que les hommes renoncent à participer aux débats de la vie publique, en élisant des représentants qui penseront et décideront à leur place, leur liberté est fatalement compromise (« les rois reviennent »).

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 Quelques objections contre le texte : Alain nous invite à pratiquer le doute de manière radicale, en refusant toute croyance. Au lieu de croire, il faut suspendre son jugement, et « examiner toujours ». Or, est-il seulement possible de ne croire en rien ? Peut-on supprimer toute croyance ? On pourrait émettre une première objection, qui consisterait à retourner contre l’auteur sa propre thèse : en voulant douter de tout, Alain croit, malgré lui ; il croit qu’il est possible de ne pas croire. En ce sens, il aurait tendance à se contredire. Mais, d’autres objections sont possibles : s’il est légitime de douter, on ne peut pas douter de tout. Certaines croyances sont nécessaires à la fois dans le domaine pratique et le domaine théorique.

  • Tout d’abord, il faut nuancer l’opposition entre croire et savoir. Certes, celui qui veut savoir ne peut pas se contenter de croire : il doit prouver ce qu’il affirme. Toutefois, le savoir n’exclut pas toute forme de croyance. Par exemple, en mathématiques, on ne peut pas tout démontrer, non pas parce que l’esprit humain a des limites ou est impuissant, mais parce que toute démonstration consiste à déduire, en respectant les lois de la logique, une proposition d’une autre proposition antérieure : si on cherchait à tout démontrer, on tomberait ainsi dans une régression à l’infini ; il faut donc commencer par tenir pour vraies certaines propositions. En ce sens, contrairement à ce qu’affirme Alain, on ne peut pas tout examiner sans cesse : pour savoir, paradoxalement, il faut commencer par croire.
  • Le doute n’est pas toujours positif, contrairement à ce que suggère Alain : il peut être nocif, dans la mesure où il paralyse l’action. Pour agir, il faut décider, c’est-à-dire au sens étymologique, trancher. Or, pour décider, il faut cesser de douter, il faut se déterminer à accomplir telle ou telle action. « Les actions de la vie souffrant souvent aucun délai [3] », le doute est un luxe qu’on ne peut pas se permettre, sous peine de mettre sa vie en danger. Descartes imagine le cas d’une personne qui douterait de tout, au point de refuser de se nourrir, sous prétexte que la nourriture pourrait être empoisonnée : une telle personne serait, bien sûr, considérée comme folle, et finirait par périr [4] . L’urgence de l’action est telle qu’on ne peut pas tout vérifier : tôt ou tard, il faut croire, c’est-à-dire tenir pour vraies certaines idées, même si elles ne sont pas absolument certaines, sans quoi l’action serait impossible. Ce qui vaut pour l’action en général, vaut, en particulier, pour l’action politique : tout engagement suppose de fortes convictions ; celui qui douterait de tout, refusant d’adhérer à un parti ou à un mouvement politique, resterait un simple spectateur de la vie publique, condamné à l’inaction.

[1]Cf. par exemple, le film Douze hommes en colère de Sydney Lumet (1957).

[2] Kant, Qu’est-ce que les Lumières ?, §2.

[3] Descartes, Discours de la méthode, III.

[4] Descartes, « Lettre à Hyperaspistes » (août 1641).

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